CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
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AMA’tinée : les services d’aide aux sans-abri « cuisinent » le politique

A l’occasion des prochaines élections, la fédération met son double mémorandum sur la table. Et entame le débat avec des questions à choix multiples lancées aux députés bruxellois invités.

"Sur quel axe agir en priorité pour renforcer l’aide aux sans-abri ?", questionne l’Association des Maisons d’Accueil et des Services d’Aide aux Sans-abri (A.M.A.), le 21 février 2014, à Bruxelles [1]. Réponse A, B ou C ?... Viviane Teitelbaum (MR) et Michel Colson (FDF) se rangent du côté de l’accompagnement social (A) tandis que Catherine Moureaux (PS), André du Bus de Warnaffe (CDH) et Zoé Genot (ECOLO) préfèrent mettre l’accent sur l’accès au logement (B). A souligner qu’aucun d’eux n’opte pour le dernier choix, l’accueil d’urgence...

Si l’entrée en matière est immédiate, pas question ici de se leurrer : souvent unanimement d’accord - tous pensent que la mutualisation des ressources est la réponse la plus adéquate pour consolider les services actifs sur le terrain et sont pour l’individualisation des droits sociaux et la suppression du statut "cohabitant" - ces premières questions ne permettent pas de clarifier la position de chacun. Mais ont le mérite de plonger d’emblée au coeur du sujet, à savoir, le secteur du sans-abrisme. "Petit mais très actif, mobilisable et mobilisé", tel que le décrit Christine Vanhessen, directrice de l’A.M.A., "il est face à de plus en plus de situations imbriquées et complexes " pour lesquelles des solutions durables sont recherchées. Et ce, sur un axe primordial : accompagnement et accès au logement. Pour rappel, même si la "personne sans-abri" recouvre une diversité de visages et de "sans", le point commun est leur situation problématique par rapport au logement. Elément central donc du débat. Autre élément important : depuis quelques années, problèmes de santé mentale, assuétudes et dégradation de l’état de santé physique portent l’axe de la santé au devant de la scène

[Accès aux mémorandums de l’A.M.A].

5 thématiques épinglées

Les volontés et ambitions du secteur ne manquent pas, il suffit de parcourir leur mémorandum pour s’en faire une idée. Dans ce vaste ensemble de recommandations, 5 thématiques sont plus particulièrement épinglées lors de cette matinée-débat - la consolidation du secteur, réforme de l’Etat, travail avec jeunes et enfants, dispositif hivernal et services d’accueil de jour - chacune présentée par un professionnel de terrain, administrateur de l’A.M.A. Premier à se prêter au jeu, Emmanuel Bawin, directeur de l’Ilot, raconte : "hier soir, une éducatrice se retrouve désemparée face à une fuite d’eau qui coule sur la centrale téléphonique. Elle me demande de lui venir en aide : je suis pour ma part plongé dans la rédaction d’une demande de subvention...". Un exemple parmi bien d’autres qui souligne ici la nécessité d’un renfort en personnel ouvrier pour la maintenance des maisons d’accueil. Et ce, pour permettre à chacun de faire son propre travail. "Renforcer le personnel ouvrier revient tout simplement à soutenir l’accompagnement social !", insiste le directeur. La première question est lancée : "quels sont les moyens pour agir sur la grande précarité et plus précisément sur les exclusions en lien avec le logement ? Quelles actions concrètes pourraient être menées pour consolider notre secteur ?

Consolider le secteur. Oui, mais comment ?

Pour Ecolo, la diminution des allocations de chômage conjuguée au changement dans le système d’accueil des sans-papier crée encore davantage de personnes sans-abri. Au-delà de veiller à ne pas créer les conditions de "plus de sans-abrisme", Zoé Genot rappelle la proposition de loi sur l’encadrement des loyers et la mise en route de l’allocation de relogementdès 2014. La question du personnel administratif et ouvrier dans les structures d’aide aux sans-abri lui semble effectivement incontournable. FDF et MR rappellent tous deux l’existence du statut Article 60 pour ce type de compétences techniques et administratives, qui "n’est pas juste une solution temporaire" pour le MR, mais "peut constituer une solution à long terme". Viviane Teitelbaum insiste aussi sur une meilleure coordination et une mutualisation des services : pourquoi pas l’embauche d’un plombier pour différentes structures ?... Michel Colson rappelle, quant à lui, l’importance de favoriser également les formations.

Pour le PS, il s’agit avant tout "de mieux articuler le préventif et le curatif, à savoir l’entrée et la sortie des personnes à la rue". Pour ce faire, le secteur doit effectivement être consolidé, notamment via de nouveaux projets tels que @home, housing first, Minos,... Catherine Moureaux reconnaît l’importance "d’investir de manière structurelle", elle insiste notamment sur la nécessité de reconnaître le travail de post-hébergement. Même idée du côté du CDH qui parle d’accompagnement individualisé au logement, mais aussi de collaboration avec les sociétés de logements sociaux sur base de bail d’occupation précaire (10% des logements sociaux seraient vides, ne correspondant plus aux normes du code du logement, lire plus sur le site du RBDH). Il se dit également prêt à défendre la nécessité d’un financement de poste technique et administratif en maison d’accueil.

La petite enfance, un travail spécifique

Autre thème abordé dans le cadre de cette matinée : la place occupée par les enfants dans le secteur. Ils représentent pas moins de 31 % de la population totale." Nombre d’entre eux sont âgés de moins de trois ans, on est donc face à une grande vulnérabilité", témoigne Floriane Philippe, directrice de Source et du restaurant social La Rencontre. Le secteur revendique un accompagnement différencié pour ce public. Et lors de dispositifs d’urgence, un hébergement adapté. Mais insiste aussi sur l’urgence de politiques décloisonnées autour de l’enfant : collaborations avec des haltes-garderies, des PMS, l’aide à la jeunesse, etc. D’où, cette question renvoyée aux différents partis : comment soutenir ce travail réalisé autour de la petite enfance ?

Dans l’ensemble, ils sont tous d’accord pour renforcer la collaboration, notamment grâce à un accord de coopération avec le secteur de l’aide à la jeunesse : "clarifier les rôles de chacun pour éviter le jeu de ping-pong entre services". PS et CDH souhaitent une prise en compte du public monoparental dans les politiques sociales ; pour le PS, il y a également une nécessité de coordination entre crèches communales locales et associations, tout en évitant la concentration d’un même type de public dans certaines crèches. Ecolo insiste sur une collaboration entre services de la jeunesse, familles et sans-papiers. Et souligne le problème des logements sociaux non disponibles pour des familles très nombreuses ou pas accessible pour ce type de familles sans titre de séjour, dans l’illégalité, etc. "Il y a lieu de construire des logements", s’exclame-t-elle. Malheureusement, l’impasse est réelle à Bruxelles : "la ville devrait créer un parc locatif suffisant pour baisser les loyers" rappelle le PS, "mais la difficulté de trouver des terrains à bâtir pour de nouveaux logements sociaux est énorme".

Les 4 saisons du secteur sans-abri

Vient ensuite la question incontournable du secteur : le dispositif hivernal. "En matière de difficultés pour les sans-abri, les 4 saisons sont bien 4 pour eux aussi, mais toujours un hiver, rappelle Pierre Collet, directeur du Home Baudouin, en ordre dispersé un hiver rude, un hiver doux, un hiver sec, un hiver humide". Et pose la question du fonctionnement actuel de la gestion de l’accueil d’urgence et comment l’améliorer... Pour le MR, nous serions "arrivés au bout du système prévu par le Samu social", il y aurait trop d’intervenants et il s’agirait de tendre vers une meilleure coordination. Même idée du côté du PS : "on ne peut se passer du dispositif d’accueil d’urgence - rattrapage d’un certain public qui ne peut entrer dans d’autres dispositifs - mais il y a nécessité de mieux l’articuler". Et avoue un manque de courage politique quant à l’utilisation de la loi pour réquisitionner les logements vides. Le CDH d’embrayer : "il faut sortir de cette gestion au thermomètre", mais avoue avoir peu de réponses à donner , à part "trouver des moyens pour apporter davantage de réponses structurelles et différenciées..."

Ecolo aborde la question sans détour : "comment travailler un peu plus sereinement avec le Samu social à Bruxelles ?... il faut de l’urgence sociale, mais chaque année, c’est la difficulté d’être face à une mégastructure qui ne joue pas le jeu et s’empare de la majeure partie de l’enveloppe". Zoé Genot préconise une répartition plus opportune, un rééquilibrage pour la mise en place progressive d’un modèle plus conséquent et structurel. Pour le FDF, le rapport de force est inévitable quand il s’agit de répartir les moyens. Il rappelle au passage la nécessité de favoriser l’accès à la propriété via le fonds du logement et le dispositif des Agences Immobilières Sociales (AIS), une forme d’encadrement des loyers sur base volontaire.

Un cadre pour les Services d’Accueil de Jour

Dernière thématique abordée : les Services d’Accueil de Jour. En quelques mots, "les SAJ ont pour mission d’accueillir et de créer une accroche sociale", explique Elisabeth Deladrier, directrice du Service d’accueil de jour Resto Jette, "d’accompagner et d’assurer divers services : accueil, repas, repos, douche, lessive, accompagnement social, vestiaire, animations culturelles et sportives, ... Or ces services n’ont aucun cadre réglementaire", souligne-telle. Et poursuit : "les SAJ sont des maillons essentiels et pertinents qui viennent compléter l’offre de services déjà existants mais dont les moyens financiers, malheureusement non structurels, remettent en cause chaque année la pérennité de nos actions". La directrice termine avec cette question : quelles sont les perspectives pour les services d’accueil de jour ?...

L’ensemble des partis s’accorde sur la légitimité de la demande et la pertinence de l’existence de tels services. Le CDH a inscrit ce point dans son programme, "stabiliser le financement, la subvention et la coordination des SAJ". Mais d’aucun ne peut s’engager de manière ferme sur l’avenir... Pour le PS, ce type de services trouve tout son sens et il est donc logique de pousser au subventionnement, "mais aujourd’hui nos moyens ne vont pas croissants. M’engager à ce qu’on le réalise, je ne peux pas", admet-elle. Elle émet toutefois la possibilité de travailler cette question.

Réfléchir sur les mécanismes d’exclusion

Suite à ce jeu de questions-réponses, on est en droit de se poser cette question : existe-t-il une réelle volonté politique de lutte contre la pauvreté dans notre capitale ?... "Bruxelles est loin d’être un modèle européen en la matière", rappelle Nicolas De Kuyssche (FBLP), l’un des participants au débat, "et il ne s’agit finalement, pour les sans-abri, que de quelques milliers de personnes, un nombre relativement cernable". Selon lui, "des projets intéressants fleurissent un peu partout ailleurs. Pourquoi ne pas s’en inspirer ?"... Catherine Moureaux reconnaît qu’on ne s’intéresse pas assez aux projets innovants étrangers. Bien entendu, se nourrir de ce qu’il se passe à l’extérieur de chez soi est toujours positif. Mais les situations ne sont jamais exactement les mêmes : autre ville, autres législations, autre cadre. Il ne faut pas oublier non plus que "certains dispositifs institutionnels créent eux-mêmes le sans-abrisme et cassent les solidarités", rappelle Annette Perdaens de La Strada et modératrice du débat. A partir de là, "le véritable enjeu ne serait-il pas de structurer davantage cette collaboration entre acteurs de terrain et politiques ?", s’interroge-t-elle. "Et de disposer d’un test d’impact des différentes mesures politiques " , dans un vrai dialogue avec le terrain ?...

Ce type de rencontre entre professionnels du social et monde politique, de même que l’exercice du mémorandum tel que réalisé par A.M.A., permettent certainement de faire quelques pas de plus vers une meilleure connaissance, un travail de collaboration. En effet, malgré un certain décalage entre l’élaboration des programmes politiques et la publication des mémorandums associatifs – bien souvent, les mémorandums arrivent trop tard – dans son dernier dossier, Alter Echos nous apprend que les partis ne manqueraient pas de "s’inspirer directement de mesures proposées par la société civile". Les mémorandums seraient davantage une forme d’aide à la constitution d’une vision sociale générale plutôt qu’un outil de recension de revendications trop précises et techniques. Cela tombe bien. Parce que le message qui sous-tend tout le travail de l’A.M.A. a le mérite d’être clair : "face à toutes ces situations de détresse, la fédération mène une réflexion sur les mécanismes qui engendrent l’exclusion et aborde ces questions sous l’angle sociétal plutôt que sous l’angle de la responsabilité individuelle".

En d’autres mots, il s’agit bien de s’attaquer aux causes de la pauvreté et non à ses conséquences. Un message qui se fait de plus en plus entendre dans l’associatif bruxellois. Pourvu qu’il inspire nos politiques… à pleins poumons !

Stéphanie Devlésaver, CBCS asbl, le 01/04/2014

Epinglé - Quels impacts liés à la 6ème réforme de l’Etat ? Le désaccord...

A la question des impacts de la réforme de l’Etat pour la Région bruxelloise et la crainte de perdre les emplois ACS essentiels au secteur, les positions sont plus tranchées : d’un côté, pour Michel Colson (FDF), ce transfert de compétences est tout simplement synonyme de "transfert d’austérité" (le FDF reste opposé à cette réforme, ndlr) ; les autres partis tentent, au contraire, de rassurer : "les ACS ne seront pas perdus, leur nombre devrait même augmenter à Bruxelles", selon le PS ! Il existerait "une fragilité mais pas de perte", selon le CDH, "les ACS sont des emplois de qualité et les postes ne sont pas en péril".
Plus de lectures et d’infos sur la 6ème réforme via le travail de la PLASTIC sur le site du CBCS.