CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
Pour les professionnels du social-santé à Bruxelles

Atelier d’enquête politique : penser l’aide et le soin « par le bas »

Jacques Moriau, sociologue (CBCS asbl), revient sur son expérience vécue au fil des ateliers d’enquête politique organisés en 2015/2016 par Bruxelles Laïque. Loin de vouloir en faire un exemple de "bonne pratique" à suivre, l’auteur décrypte ce processus collectif pour en éclairer les forces - souvent insoupçonnées, voire délégitimées au profit des pratiques "instituées",... -, mais aussi les faiblesses. Cette analyse s’inscrit dans le direct prolongement de notre dossier "Travail social et militantisme" (BIS n°174). Parce que "résister, c’est créer de nouvelles formes, de nouvelles hypothèses théoriques et pratiques". (M. Benasayag et D. Sztulwark)

Depuis un an, se déroule à l’initiative de Bruxelles Laïque, une expérience originale d’enquête sur les politiques sociales et de santé qui réunit travailleurs, usagers et chercheurs : l’atelier d’enquête politique (AEP). Présentation et bilan provisoire.

Ouvrir un espace pour penser le commun

Nous sommes nombreux à partager ce constat : les politiques sociales et de santé menées aujourd’hui à destination des franges les plus reléguées de la population relèvent moins de l’aide et du soin que de l’assistance et du contrôle. Entre contraintes et exclusion, elles fonctionnent de plus en plus comme une véritable fabrique de l’impuissance.

Comment enrayer cette dynamique de dépossession ? Comment s’affranchir des effets paralysants de la responsabilisation à outrance ? Comment renouer avec une ambition émancipatrice et développer des manières de faire qui redonnent du pouvoir d’agir à ceux qui en manquent ?

C’est autour de ces questions que se sont retrouvés un groupe de professionnels, d’usagers mais aussi de chercheurs et d’animateurs suite à un débat tenu avec Josep Raffanel i Orra [1] au Festival des Libertés en octobre 2014 consacré à la « Puissance d’agir des dominés ».

S’inspirant de son propre parcours et de démarches menées au sein de plusieurs groupes d’auto-supports [2] , Josep Raffanel y proposait d’initier un travail collectif en mettant en place un dispositif qui vise à augmenter les capacités des participants. Ce projet s’est déroulé du mois d’avril 2015 au mois de décembre 2016 avec l’appui logistique et financier de Bruxelles Laïque.

Au centre de l’initiative, la volonté d’ouvrir un espace qui donne la possibilité de penser ce qui nous arrive :

« Nous voulons (…) trouver un moyen d’approcher l’expérience. Partir de ce que l’on vit et de comment on fait sentir ce que l’on vit. Au départ d’une situation donnée, ce qui nous intéresse, c’est de dégager les zones de partage. Aller voir en quoi cette situation nous parle et ce qu’elle nous fait dire. A quoi elle nous rend sensible ?
(…) C’est à partir de cette narration réciproquement, collectivement formulée et adressée à d’autres que s’installe le partage. Au départ d’une situation vécue et de sa relation (dans les deux sens du terme) à d’autres personnes, s’échangent diverses manières de penser ce qui est vécu et diverses manières d’éprouver ce qui est pensé
 [3]. »

Le pari de départ est bien celui-là : il y a quelque chose de commun dans la façon dont des professionnels, des utilisateurs des services, mais aussi des chercheurs, des consommateurs de drogue, des militants, des malades souffrant de pathologies rares ou non reconnues peuvent vivre certaines situations liées aux institutions d’aide et de soins. A partir d’un travail sur ces expériences partagées peuvent alors s’ébaucher des propositions communes.

Face aux assignations et aux divisions instaurées par en haut et qui empêchent la production de réponses adéquates aux problèmes vécus, il importe de se redonner les moyens d’expérimenter des rapprochements qui permettent de dépasser les aliénations identitaires de plus en plus puissantes. L’atelier d’enquête politique est d’abord un essai de monter et de faire durer un contre-dispositif, en confrontation avec les façons de faire réglées des services de soins et d’aides qui disent à l’avance qui est qui, quels sont les problèmes et quelles sont les solutions à mette en œuvre.

Travailler à partir du récit

Au sein de l’atelier, travailler à partir du récit [4] s’impose comme un préalable. Le retour de chacun sur son expérience institutionnelle, que ce soit en qualité de professionnel ou d’usager, est d’abord une méthode de l’égalité [5] qui place les participants du groupe dans une position commune d’enquêteur. Faire exploser la dichotomie entre soignants et soignés, aidants et aidés est un façon concrète de faire de tous des acteurs des politiques sociales et de santé.

Le récit est encore une façon de faire sentir aux autres, ceux que nous côtoyons mais aussi ceux avec qui il s’agit de travailler, quelles sont les caractéristiques particulières des modes d’existence en présence. Faire voir les expériences personnelles sous un autre jour que celui des labels institutionnels (psychotique, drogués, chômeurs, borderline, …) et se débarrasser des affects qu’ils produisent sur les personnes qui en sont affublés est une étape essentielle pour libérer de nouvelles possibilités d’envisager les situations. Tout comme les « Entendeurs de voix » refusent de se laisser réduire à la figure du psychotique, tout comme les consommateurs de drogues de l’ASUD contestent que la dépendance destructrice soit le seul type de relation qu’il soit possible d’établir avec le produit, les participants à l’AEP considèrent qu’un enjeu essentiel est de reconnaître la pluralité des possibles inscrits dans les situations habituellement rabattues sur leur seul élément problématique. Partager son expérience, les modalités dans lesquelles s’inscrit sa vie quotidienne est une médiation indispensable à la production d’un commun habitable par tous.

Le recours au récit personnel est enfin un moyen d’accès privilégié à la trame de ce qui, à partir de l’expérience de chacun, dessine des problèmes collectifs. Il ne s’agit pas, trop simplement, de seulement raconter son parcours, mais, ce faisant, de rester attentif aux façons, diverses, porteuses de polémiques, de sentir les situations dans lesquelles chacun se trouve pris et de produire des prises partagées et partageables. A travers les multiples façons dont se lient des vies individuelles et des dispositifs d’aide et de soin se dessine par touches le cadre de ce qui exige d’être pensé pour proposer des aménagements soutenables collectivement.

Un exemple concret permettra peut-être de mieux faire comprendre le propos. En présentant son parcours professionnel dans le secteur de l’aide aux migrants, une participante à l’atelier a parfaitement mis en scène la façon dont ce récit permettait de lier expérience individuelle, problèmes collectifs et effets sociaux.

Ses premiers emplois dans le secteur génèrent chez elle dégoût et perte de sens du fait du caractère « mécanique » qui domine les protocoles de travail et organise les possibilités d’intervention. A cela s’ajoute le manque de démocratie au sein du collectif de travail et l’exigence d’un principe de neutralité de la part de l’équipe de travailleurs sociaux. Elle démissionne et intègre un service de santé mentale spécialisé dans le travail auprès des migrants. Pour elle, la possibilité de travailler dans une relation d’aide est conditionnée par la nature du cadre institutionnel. Dans le cas spécifique de la migration, cela signifie la mise en pratique d’un principe d’inconditionnalité de l’accueil et de l’accompagnement qui n’exclut personne quel que soit sa situation administrative. Pour chaque situation, il s’agit de faire alliance avec l’usager pour chercher à tout prix l’obtention de papiers. C’est cette position, construite institutionnellement, qui permet aux travailleurs de se voir « subjectivement », non pas comme des « salauds » qui trient les bons et les mauvais étrangers, mais comme des sujets politiques venant en aide à d’autres sujets politiques. Pas question d’endosser des missions qui relèvent de la police. Tenir cette position suppose évidemment une exposition publique de ce que font d’autres institutions et leurs travailleurs ; par exemple des entretiens « pièges » pour déterminer la fausseté des témoignages de migrants. Ceci suppose également d’assumer pleinement un certain niveau de conflit avec l’Etat. S’allier au migrant, à d’autres institutions amies en lutte suppose donc l’instauration d’une logique de « désidentification » à la profession telle qu’elle est construite et endossée, de façon majoritaire.

A partir de ce récit, apparaissent plus clairement les relations effectives qui peuvent s’établir entre une situation de travail, leurs conséquences en termes de subjectivités et d’affects tant chez les travailleurs que chez les usagers et les questions polémiques qui affleurent au niveau des politiques publiques majoritaires. Se découvrent ainsi des homologies problématiques entre secteurs mais aussi entre pratiques professionnelles (le contrôle plutôt que l’aide, la ségrégation plutôt que l’alliance) qui demandent à être combattues et révisées dans l’optique de la construction d’un monde commun.

Concrètement, ce sont ainsi succédés des retours d’expériences de travailleurs du sexe, de chercheurs universitaires, d’un groupe de chômeurs organisé au sein d’un service d’ISP, d’une expérience d’auto-support de personnes vivant des problèmes psychiatriques, d’un groupe de soutien aux migrants, d’animateurs en éducation permanente, etc. A chaque fois, le récit a permis de préciser ce qui lie trajectoire personnelle et conditions sociales d’organisation des prises en charge ou des pratiques professionnelles ainsi que les conditions nécessaires à la production d’alternatives.

Reposer les problèmes

Au fil des récits, une série d’éléments récurrents apparaissent : des positions critiques qui résonnent entre elles, mais aussi des propositions concrètes de déplacements, de décalages par rapport à des manières de faire (trop) usitées.

Ainsi, par exemple, s’est imposée dans les discussions la nécessité de revenir sur « l’impensé politique » des politiques sociales et de santé  : leur fonction de pacification des conséquences d’une organisation sociale normalisatrice et largement inégalitaire.

La division artificielle, mais établie de plus en plus solidement, entre la dimension technique et la dimension politique du travail d’intervention a comme conséquence de confiner les pratiques de terrain dans le seul contexte de l’efficacité et de la culture du résultat. Une repolitisation du travail social et de soins implique donc de mettre en place dans le travail de terrain des dispositifs qui autorisent, aussi bien les intervenants que les destinataires, à débattre des choix posés dans les politiques publiques, à définir les buts qu’ils entendent poursuivre et à pointer ce qui pourrait concrètement leur procurer un support pour y parvenir.

L’importance des ateliers d’enquête politique réside avant tout dans l’occasion qu’ils procurent de redéfinir la question même de l’intervention et du type d’actions que cela amène à poser. Il s’agit d’un premier pas dans le long travail de production d’une définition des problèmes sociaux et de santé à rebours d’une conception « opérationnelle » de l’intervention. La question de la vie en commun, du « partage des parts » entre membres de la société redevient ici une question ouverte qu’il s’agit d’affronter concrètement. En deçà ou au-delà d’un simple rappel de principes abstraits (égalité, intégration, autonomie) qui sont, dans la réalité des pratiques, recouverts par les dynamiques de l’exploitation capitaliste et de la domination néolibérale, s’impose un patient travail de fabrication de relations qui prêtent attention à la marge, à l’anormalité dont nous sommes tous porteur et à la nécessaire et perpétuelle négociation avec celle-ci.

La dimension politique d’un dispositif comme l’AEP est toute entière contenue dans cette proposition : nous pouvons, en nous organisant collectivement, proposer d’autres possibles à partir d’une enquête sur les dynamiques qui nous ont amenés là où nous sommes. C’est l’idée centrale de Dewey [6] quant à la forme démocratique : une vraie démocratie vit si elle donne la possibilité aux individus qui la constituent de créer du « public » (du commun) et d’expérimenter des conditions de vie nouvelles qui correspondent aux enjeux qu’ils considèrent devoir affronter. La potentialité principale de la dynamique d’enquête collective est ce pouvoir de transformation des situations par la construction en commun des questions qui affectent les personnes et l’élaboration d’alternatives concrètes.

Apports, limites et point d’attention

L’avis de tous les participants impliqués dans le processus est unanime : ils ont tous le sentiment d’avoir profité d’une véritable expérience d’auto-support. Tous disent en ressortir plus forts, mieux armés pour affronter les enjeux de leur métier ou de leur parcours d’usager. En découvrant que l’on partage les mêmes interrogations quant à sa pratique, que l’on est confronté aux mêmes impasses mais aussi que l’on est capable de produire de nouvelles versions de la réalité et des pistes de changement, on se découvre producteur et porteur d’une certaine puissance, directement issue de la constitution du collectif. Celle-ci renforce les capacité d’agir, autorise à penser, concrétise des alliances. Du partage de l’expérience de l’inadaptation naît la possibilité de transformer cette condition d’inadapté en force d’affirmation et de proposition et l’AEP apparaît alors comme un moyen, parmi d’autres, de conjurer l’illégimité à parler.

Par rapport à d’autres espaces de paroles, entre professionnels ou entre usagers, l’originalité de l’AEP réside dans la revendication de produire une relation antagonique à l’institué. Il s’agit bien de faire vivre un espace de conflit, c’est-à-dire d’ouvrir la possibilité d’une polémique à propos de façon de concevoir et de pratiquer certaines questions ; ici liées au travail social et du soin.

Evidemment, tout n’est pas rose dans l’histoire d’un tel dispositif. Dans ce cas précis, plusieurs écueils et limites sont apparus au long de l’expérience.

A cet égard, l’étape première de constitution du collectif est un moment crucial. La réunion de lancement regroupant les personnes concernées par la proposition de Bruxelles Laïque réunissait plusieurs dizaines de personne potentiellement intéressées. Très vite, le groupe est passé à une trentaine de participants pour se stabiliser autour d’une bonne dizaine d’enquêteurs assidus. Bien que les questions de la taille et de la composition du groupe ne soient pas des questions en soi (le groupe ne représente que lui-même, y compris en termes de diversité), cela met en évidence l’importance de deux éléments liés : l’allocation du temps et le contrôle du travail par les institutions.

L’urgence de ralentir est encore loin d’apparaître comme une évidence et l’usage du temps de travail pour participer à un processus inhabituel, par ailleurs difficile à définir dans les mots du management néolibéral, s’oppose frontalement aux exigences d’institutions déjà fortement marquées par la contrainte des résultats et de la quantification. De nombreux professionnels très intéressés par la démarche menée au sein de l’atelier se sont ainsi vus interdire d’y participer par leur hiérarchie aux motifs conjugués que cela demandait trop de temps et ne cadrait pas avec les missions institutionnelles. L’implication dans une telle expérience demande a priori, soit de disposer d’une place privilégiée au sein de son institution soit d’un capital de confiance important auprès de sa hiérarchie.

Dans le même ordre d’idée, il faut sans doute se poser des questions sur les conditions nécessaires à l’accrochage des usagers à de tels collectifs. Une attention particulière doit être apportée à leur intéressement au dispositif et aux conditions permettant de faire vivre l’égalité tout au long du processus. Cet aspect requiert un travail permanent, c’est en tout cas ce que le groupe a expérimenté au long de cette année et demi.

Enfin, le cœur du dispositif, la production de commun, constitue évidemment l’enjeu central du fonctionnement du groupe. L’accumulation de récits ne garantit pas à elle seule l’émergence d’une vision et de propositions partagées. Un travail de reprise des divers témoignages et de débat à partir de ce qu’ils mettent en lumière et en question est un élément indispensable pour lier des expériences hétérogènes. Une attention constante doit être donnée à la préservation de l’atelier comme un milieu, c’est-à-dire comme un espace de cohabitation reposant sur des liens de possibilités réciproques. Ce travail de tissage et de cartographie a été mené de main de maître par Josep Raffanel tout au long de l’expérience. La réussite de celle-ci doit beaucoup à son doigté et à son engagement.

Notons aussi que le flou de la proposition de départ et des buts poursuivis est lui-même une condition de succès, dans le sens où il permettait de ne pas faire peser d’emblée de détermination préalable sur le processus en cours. L’enquête politique est d’abord un geste exploratoire qui génère son terrain au moment même où il est exploré. Bénéficier d’un endroit dépourvus d’objectifs et de résultats à atteindre a priori, outre qu’il ouvre un territoire d’autonomie, est une condition nécessaire à la libération de la créativité.

Cette expérience d’enquête politique s’est achevée avec l’année 2016. Sa clôture – espérons-le, provisoire - dénote les difficultés de trouver, dans le contexte actuel, les ressources pour faire exister de telles innovations. Reste que ses participants partagent l’impérieuse envie de continuer l’aventure. La constitution d’un collectif porteur de possibles est notre première réussite.

Jacques Moriau, CBCS asbl, 13/01/2017

Lire aussi : le dernier dossier du CBCS "Travail social et militantisme" (BIS n°174)