CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
Pour les professionnels du social-santé à Bruxelles

Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ?

A l’initiative de deux professionnels de la santé mentale, Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes, le CBCS diffuse une série d’articles sur l’internement en Belgique, comme trajectoire pénale.

« Quand les nazis sont venus chercher les communistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas communiste.
Quand ils ont enfermé les sociaux-démocrates, je n’ai rien dit, je n’étais pas social-démocrate.
Quand ils sont venus chercher les syndicalistes, je n’ai rien dit, je n’étais pas syndicaliste.
Quand ils sont venus me chercher, il ne restait plus personne pour protester. » Pasteur Martin Niemöller

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10ème et dernier épisode...

De quelle époque date l’expertise psychiatrique (authentique) qui contient la phrase suivante :
« … En égard à la multiplicité des procédures judiciaires, ou si l’on préfère a l’omniprésence du juridictionnel dans son discours, il y a toutes les chances que l’on se trouve en présence d’un quérulent soit une des formes que peut prendre la paranoïa quand elle vise essentiellement les procédures en justice… ».

1. 1855
2. 1928
3. 2011

Réponse : 2011

Dutroux et les fous

Nous l’avons déjà écrit : l’internement n’est en rien un bon plan pour échapper à la prison. Que du contraire. Les annexes psychiatriques n’ont de psychiatrique que le nom et d’annexe la réalité : une sorte d’oubliette des temps modernes, un château d’If sans Comte de Monte-Cristo, une bastille sans Marquis de Sade. Le sort de ces personnes indiffère largement la population et les décideurs politiques. Seules des sanctions financières imposées par les instances européennes ont pu quelque peu faire bouger les choses. Depuis, le nouveau « mantra » du politique est : « il faut vider les annexes psychiatriques ». Impératif catégorique dicté par des visions économiques bien plus qu’éthiques et morales. Pendant ce temps, ces personnes jugées irresponsables pour l’acte qu’elles ont commis sont bannies de la société, représentants qu’ils sont de l’AUTRE, repoussoirs ultimes qui confortent tout un chacun dans son statut d’homme normal. Fou, dangereux,… c’est nécessairement quelqu’un qui n’est pas de notre race, qui n’est pas de notre classe, qui doit être banni et rejeté aux oubliettes de la vie, lui qui, suite à une expertise n’est même pas reconnu comme suffisamment humain que pour être digne d’être jugé et condamné.

En politique et en histoire, il existe une loi appelée : « la loi de Godwin », aussi appelée « Reductio Ad Hilterum », consistant à disqualifier les arguments d’un adversaire en les associant à Adolphe Hitler et au nazisme. La loi de Godwin étant son corolaire liée au fonctionnement d’internet. À savoir que, sur les réseaux sociaux, plus une discussion en ligne dure longtemps, plus la probabilité d’y trouver une comparaison avec les nazis ou avec Hilter est grande.

En matière de justice, en Belgique tout au moins, cette loi de Godwin pourrait s’appeler « Reductio Ad Dutroux ».

Il n’est, pour s’en convaincre, qu’à se rappeler les manifestations lors de la libération conditionnelle de Michelle Martin ainsi que celles qui ont suivi la décision du Juge Panier de l’héberger chez lui à Floreffe. Il suffit également de se souvenir du scandale lié à la publication du livre pourtant très humaniste et argumenté de Maître Bruno Dayez : Pourquoi libérer Dutroux ? [1] ainsi que de la réplique d’Alessandra D’Angelo, Pourquoi il ne faut pas libérer Dutroux ?, sous-titré un psychopathe n’est pas amendable [2]. Quasi censuré de facto par les biens-penseurs, le livre de Maître Dayez a suscité un émoi dans la population faisant presque passer l’auteur et ses lecteurs pour complices du vil pédophile. Pourtant, tout au long de cet ouvrage, Maître Dayez plaide pour un idéalisme pénal humaniste et nous invite à considérer que, tout indéfendable qu’il semble être et quelles que soient l’horreur, la barbarie, et l’inhumanité de ses actes, Marc Dutroux n’en reste pas moins une être humain méritant d’être traité comme tel et en droit de rédemption. Il semble toutefois que les fous, eux, soient rangés à l’annexe de ce discours humaniste, victime de ce que l’on pourrait qualifier en mauvais latin « d’Annexus Ad Reductio Ad Dutroux », positionnant les fous dans une catégorie se situant au-delà du principe de l’humain.

Les malades mentaux internés sont évoqués dans deux courts passages du livre. Page 24 tout d’abord, à propos de la deuxième condition susceptible d’être imposée à Marc Dutroux s’il devait un jour bénéficier d’une libération à l’essai, à savoir ne pas perpétrer de nouvelle infractions graves. L’auteur écrit « … enfin le deuxième critère, "risque de perpétrer de nouvelles infractions graves" pose également question car, de deux choses l’une soit [3], le condamné est devenu fou en cours d’incarcération et doit faire l’objet d’une mesure de sûreté dans un établissement de défense sociale à durée indéterminée (c’est-à-dire aussi longtemps qu’il constituera un danger pour lui-même ou pour les autres), soit il est sain d’esprit… ». Et plus loin, page 94, « … il ne s’agit plus d’une mesure de sûreté (équivalant à traiter le condamné à l’égal d’un fou pour le dire prosaïquement)…

L’espoir et la rédemption pour Dutroux. La damnation et l’enfer pour les fous !? L’humanisme pénal s’arrêterait-il aux portes de la folie ? Les fous seraient-ils toujours ces victimes sacrificielles, repoussoirs de l’humanité, pestiférés modernes contenus hors des murs de la cité ?

C’est pas la peine

Pas responsable, pas de peine, mais une mesure de sureté quasi indéfinie. Tel est le sort peu enviable de celui qu’on nomme fou. Pourtant, si l’on considère qu’il existe quatre paradigmes sur le sens de la punition (le paradigme de la loi, de la société, de l’individu et de la réparation), alors il convient de se souvenir des mots de Kant qui expliquait que punir quelqu’un, c’est aussi le respecter, c’est le juger digne. Trouver des raisons de ne pas le punir, c’est nier en lui sa liberté, c’est le considérer comme un animal, c’est le dégrader. En ce sens, refuser de juger un sujet pour cause d’irresponsabilité pourrait être considéré comme inhumain et refléter une sentence suprême, celle de ne même pas être digne d’être puni, de ne pas être digne de faire partie de la communauté des humains. Notons au passage que les victimes de ces irresponsables sont, tels des dégâts collatéraux, également exclues du sens de la peine. Leur agresseur n’étant ni jugé ni puni mais pourtant bien enfermé, la victime ne pourra, elle, accéder à la réparation morale et sociale qu’elle serait en droit d’attendre. Double malentendu, double déni, double souffrance pour l’interné et pour la victime renvoyés dos-à-dos, face à un sens interdit au-delà du bien et du mal.

Le sens de la mesure

Dernièrement, un professeur de droit de l’UCL glissait dans une conversation que nous changions d’époque. Lorsqu’il était étudiant en droit, presque tout le monde voulait devenir avocat. Aujourd’hui, tout le monde veut devenir procureur, faisant ainsi basculer la balance de la défense de l’individu vers la protection de la société. Les temps changent. La révolution de mai 1968 est loin derrière. Beaucoup de révoltés de l’époque sont devenus des conservateurs bornés, pensant le futur à la lumière de leur passé et incapables de freiner, quand ils ne l’accompagnent pas, l’élan sécuritaire populiste qui balaient des idéaux que nous croyions pourtant fortement ancrés et ce, jusque dans les plus hautes sphères des états dits « démocratiques ».

Telle est notre époque. Malheur aux autres, aux fragiles, aux étrangers, aux différents, aux fracassés de la vie car leur sort devient de moins en moins enviable, pour peu qu’il l’ait été un jour.

Finie la rédemption, vive la répression. Finis la nuance et le doute, vive la certitude. Fini le débat, vive le combat. Fini le pluriel, vive le singulier. Fini l’autre, vive moi !

C’est dans ce climat particulièrement binaire et clivant que nous clôturons ce petit essai impertinent en posant l’ultime question, celle qui fâche : « Faut-il supprimer l’internement ? ». Bien entendu la réponse à cette question ne peut pas, elle, être binaire. Il ne s’agit pas tant de supprimer ou non cette mesure, mais bien de dénoncer la manière dont elle est encore appliquée aujourd’hui.

Tous les pays du monde doivent légiférer sur cette problématique des « fous dangereux ». Notre législation se situe très certainement dans la partie supérieure du tableau. Toutefois, le débat sur la suppression de l’internement doit rester vivace car il permet de sortir des idées convenues et oblige à faire preuve d’audace et de créativité dans la construction de l’avenir plutôt que d’emprunter à l’étranger un modèle « clé-sur-porte » juridique, médical et social (venu souvent du Canada, des pays scandinaves, voire des Pays-Bas) et de l’imposer, top down, au terrain, quitte à forcer le passage.

Nommer les adversaires

Au vu de notre modeste expérience, il y a toutefois des suggestions à formuler. Non sans oublier au passage de désigner nos adversaires dans un domaine où, derrière les chiffres, les statistiques, les idéologies, se trouve emprisonné le destin de personnes, de sujets, d’êtres humains. Fous donc mais aussi fous dangereux, exclus parmi les exclus, dont il convient pourtant au nom de notre humanité de s’occuper. Car la valeur d’une société se mesure aussi à la manière dont elle prend en charge les plus faibles et les plus marginaux de ses concitoyens.

Une première suggestion donc. Une invitation à être beaucoup plus strict dans la définition de l’irresponsabilité qui devrait uniquement être liée à une abolition totale et massive de la raison au moment des faits et pas à un trouble mental parfois seulement vaguement en lien avec le passage à l’acte. En effet, on déplore trop souvent ce que d’aucuns qualifient de « mauvais casting » : soit des gens qui se retrouvent internés et errent dans le trajet de soins sans demande et sans que l’on puisse construire un projet thérapeutique avec eux. Paradoxe : ces mauvais castings (ces personnes internées qui n’auraient pas dû l’être), n’arrivent pas à en sortir de ce foutu internement. Cela implique de faire montre de plus de rigueur dès le premier acte fondateur de la mesure d’internement, à savoir l’expertise. Puisque l’enjeu est énorme – le devenir de plusieurs vies – le moins que l’on puisse attendre des experts est qu’ils soient, dans l’exercice de leur mission, animés par leurs responsabilités. Ce qui nous permet de pointer un premier adversaire : les experts « fonctionnaires » travaillant à la chaîne sur base de référentiels théoriques souvent éculés, voire bricolés. Heureusement, la majorité d’entre eux échappent à cette représentation.

Ensuite, il faudrait, tout au long du parcours de l’interné et ce, dès l’annexe psychiatrique, s’inscrire dans une logique prioritaire de soins, sous contrainte, certes, mais de soins. Qui dit soins, dit moyens… C’est donc un choix politique que de décider où l’on place le curseur entre le sécuritaire et le soin. Il importe d’emblée de travailler avec l’interné sur le fait que s’il a été jugé irresponsable au moment de l’acte et pour l’acte commis, cela ne fait pas de lui un irresponsable « all inclusive » à vie.

Comment alors construire un trajet de soins centré sur le rétablissement si l’on nous place, nous, soignants, devant l’impasse de responsabiliser quelqu’un qui a été déclaré IRRESPONSABLE ? Pour rappel, notre humanité étant liée à notre capacité de poser des actes libres et responsables, il s’agit là peut-être de la plus terrible sanction que puisse subir un humain, celle d’être jugé indigne de l’être, carte rouge éternelle, suspension à vie de la communauté humaine.

Notre deuxième adversaire est donc sans conteste le carcéral sans le soin et la déshumanisation qui s’en suit. Il conviendrait également de sortir du fonctionnement binaire de notre système judiciaire, à savoir que de deux choses l’une ; ou l’on est irresponsable et on a droit aux soins mais pas au jugement, ou l’on est responsable, alors on a droit au jugement mais on ne peut pas avoir de soins, dignes de ce nom en tout cas.

Ce qui nous permet de désigner un troisième adversaire, le conformisme et pour paraphraser Hannah Arendt : la banalité du mal. La capacité que peut avoir l’humain de se protéger des questions morales et éthiques en fermant les yeux, bouchant ses oreilles et taisant la parole. Ce que l’on ne voit pas et ce dont on ne parle pas n’existe pas et pourtant, comme le disait Homer Simpson : « ce n’est pas parce que je m’en fous que je ne comprends pas ». Alors cessons de nous en foutre et commençons à nous intéresser à ce qui se passe tous les jours depuis des années dans nos prisons et annexes et comprenons que cela ne peut continuer ainsi.

Sans soins de qualité, sans humanité, on ne peut imaginer insérer qui que ce soit dans notre société. Reste le bannissement à vie qu’offre l’internement.

Ceci nous amène à désigner un quatrième adversaire, celui qui sait mais ne veut rien savoir, ni rien faire. Il est citoyen, juriste, juge, avocat, greffier, gardien de prison, expert, médecin, psychiatre, assistant social, psychologue, politicien, journaliste. S’il est un sujet dont on ne parle jamais, ou très peu et très mal dans la presse, c’est bien la folie et surtout la folie dangereuse. Depuis le temps que l’on sait comment fonctionne notre système, il est étonnant d’apprendre que beaucoup pensent encore que les internés ont échappé à la justice et ont la belle vie.

Bref, vous l’aurez compris, l’ultime ennemi est l’indifférence, le découragement, la fatalité et le désespoir.

Annexes

Il n’y a plus d’annexe ! On peut rêver, mais il y aura toujours des êtres en souffrance, fracassés de la vie et ce, des deux côtés du passage à l’acte, agresseurs comme agressés. Alors rêvons d’un autre modèle de soins et soyons portés par la formidable phrase de Francis Scott Fitzgerald dans sa nouvelle La Fêlure, phrase que le président Kennedy a repris à son compte lors de sa prestation de serment et que nous, modestement, reprenons à notre compte aujourd’hui : « La marque d’une intelligence de premier plan est qu’elle est capable de se fixer sur deux idées contradictoires sans pour autant perdre la possibilité de fonctionner. On devrait par exemple pouvoir comprendre que les choses sont sans espoir et cependant, être décidé à les changer » [4].

Alors, rêvons mais surtout, surtout, agissons.

Nous voilà arrivés à la fin de cette série d’articles que nous avons eu plaisir tant à écrire qu’à partager. Pour prolonger le partage, nous sommes heureux de vous annoncer que ces articles, avec quelques bonus, feront l’objet très prochainement d’une publication aux éditions ACADEMIA, sous le titre « Petit essai impertinent sur l’internement. L’expérience de la Forêt de Soignes ». A bientôt donc, et avec plaisir, nous l’espérons !

Pierre Schepens, psychiatre et Virginie De Baeremaeker, psychologue, à la Clinique de la Forêt de Soignes, septembre 2018

Illustration : Charlotte De Saedeleer