CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
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"Immigratien : langue du corps, langue du lien"

"Feuil parti â la recherche de la vie, el reviendra". Voici le titre d’un ouvrage collectif, réalisé dans une langue un peu curieuse, voire intrigante : le créole immigré ou immigratien. Interview de Jérémie Piolat, formateur en atelier d’écriture et philosophe, et Denis Mannaerts, directeur de Cultures&Santé.

Ecriture des ‘premiers jets’, elle tend à se rapprocher du son, de l’oral, sans se soucier des fautes. Et mêle à la langue française les bagages singuliers de l’apprenant. Le 7 novembre 2013, l’asbl Cultures&Santé proposait une lecture à voix haute de ces récits en immigratien, réalisés dans le cadre de son atelier d’écriture... Réaction enthousiaste du public : « les mots du quotidien sont redécouverts », témoigne une participante à la rencontre, « le mot ‘maison’ devient autre chose à travers cette nouvelle sonorité de la langue ». Jérémie Piolat, formateur de l’atelier et créateur du concept, se dit « heureux de nourrir la langue française de cette musicalité des autres langues »…Le CBCS a voulu prolonger la discussion afin de comprendre comment est né ce projet de parole libre, de langue soin. [1]

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CBCS : Pourquoi avoir proposé un atelier d’écriture à Cultures&Santé, et surtout sous cette forme particulière de l’immigratien ?

Denis Mannaerts : « L’essentiel de notre action consiste à soutenir les professionnels de terrain : nous leur proposons des outils pédagogiques, d’informations et de réflexions. Ainsi qu’un accompagnement dans l’utilisation de ces outils à travers des formations, dans le but de susciter des démarches d’éducation permanente. [2] Tous ces outils sont conçus pour intervenir auprès de publics qui maîtrisent difficilement la langue française et qui sont plus exposés à des risques d’exclusion ou de détérioration de la santé (plus éloignés de ressources matérielles, culturelles, sociales,…). A travers différents types de visuels, nous tentons de faire comprendre le système de notre société - sécurité sociale, l’impôt, les syndicats,… - dans le but d’apprivoiser son fonctionnement ; mais aussi d’amener une réflexion critique, de complexifier les représentations, de questionner des normes sociales et des stéréotypes, etc. »

Votre travail est, avant tout, de seconde ligne.

Denis Mannaerts : « Nous avons aussi mis en place nos propres groupes d’alphabétisation et de citoyenneté qui sont comme des laboratoires d’expériences et de pratiques sociales et culturelles. Une façon de ‘coller’ au plus près des réalités et des besoins du terrain. Dans ce cadre, nous valorisons aussi des voix, des perspectives ou représentations qui sont peu présentes dans l’espace public – des citoyens silencieux – pour porter leur voix et leurs richesses, mais aussi pour les confronter à nos représentations afin de les enrichir. C’est ici qu’est venu s’inscrire le projet d’un atelier d’écriture. Tout l’intérêt était de travailler la langue en allant au-delà de l’aspect scolaire. En tant qu’acteur associatif, la démarche de Jérémie Piolat nous déstabilisait, nous ne savions pas où cela allait nous mener. Même si notre cadre est large, nous avions un peu peur d’être soudain ’hors cadre’. Mais nous avons décidé de lui faire confiance… ».

Et vous, en tant que formateur, qu’est-ce qui vous a amené à cette pratique ?

Jérémie Piolat : « Je mène une réflexion sur l’importance des cultures qu’apportent les immigrés – les cultures traditionnelles – notamment dans la reconstruction d’un rapport avec le monde. Nous sommes au cœur des questions de réchauffement climatique : fonte de la banquise, disparition des grenouilles, des abeilles,… Bref, une cause à chaque seconde ! Or la plupart des migrants sont porteurs d’une culture orale forte, qui elle-même est porteuse d’une relation au monde non destructrice. A la base, mon travail est de faire entendre ces cultures-là ».

Vous vivez au contact des langues plutôt que de simplement les étudier…

Jérémie Piolat : « On pourrait dire que je fais de la linguistique appliquée. Au lieu d’être dans une université ou entre quatre murs et cent mille livres, je suis en présence des langues et des êtres qui les parlent. Auparavant, je faisais des ateliers pour les rappeurs – hip hop pour adolescents – mais je perdais le sens. Techniquement parlant, ils étaient doués. Mais ils changeaient chaque semaine de discours en fonction du dernier clip vidéo en vogue. Je voulais travailler avec les parents de ces jeunes pour être davantage en présence de la culture traditionnelle. Etre dans d’autres récits, dans d’autres manières de voir, encore ancrés dans des savoirs qui n’ont pas été oubliés. D’où, cette idée d’être dans un lieu de réalisation tel que l’écriture, le théâtre, … Ce qui est intéressant avec la littérature, c’est simple à réaliser et l’objet circule facilement. Ces textes peuvent être utilisés et lus pour donner envie à d’autres migrants d’écrire ».

Ce mode d’expression permet aussi de faire la part belle aux différentes ébauches du travail d’écriture. Et pas seulement au texte dans sa version définitive.

Jérémie Piolat  : « J’ai été saisi par les premiers jets d’écriture : quand je les lisais, le son m’était beaucoup plus agréable qu’en version corrigée. Je me suis dit qu’il fallait publier ces textes. Je me suis beaucoup intéressée à la culture créole. Et j’ai trouvé plus d’une ressemblance entre le Créole antillais – qui est une langue constituée et s’est battue pour l’être – et le « Créole immigré » qui n’est pas une langue mais qui raconte un mouvement créole de la langue : différentes langues se rencontrent en une seule. C’est la langue française avec les diverses langues du pays d’origine des personnes. Par exemple, mon cœur est une perèle pour le mot perle. Le mot écrit est plus proche de l’objet qu’il invoque ; il sonne beaucoup plus comme une caresse. C’est une langue fortement marquée par l’oralité, à travers laquelle on sent encore le corps, comme dans la langue immigrée. Je me suis trouvé en présence d’une langue qui a un sens en elle-même ».

Du point de vue de la grammaire, cette langue peut être pourtant perçue comme un amas de fautes

Jérémie Piolat : « ...Mais la grammaire, ce n’est qu’une partie de la langue. La langue, c’est d’abord la relation, la confiance, l’écoute, le jeu, le fait de pouvoir parler. Si l’apprentissage de la langue bloque la parole de quelqu’un, il n’y a d’ailleurs plus de langue. Il n’y a plus d’apprentissage… Des gens suivent des cours pendant dix, voire quinze ans et ne se font toujours pas comprendre en français. Pourquoi ? Parce que quelque chose dans l’apprentissage n’a pas été donné. Et pas seulement parce qu’ils retournent toujours à leur communauté, et regardent la télé en turc, grec ou marocain. Ils n’ont tout simplement pas eu d’espaces pour vivre la langue du pays dans lequel ils vivent. A partir du moment où on leur permet d’écrire en français sans attendre qu’ils possèdent toutes les règles, quel que soit leur stade d’appropriation de la langue, ils pourront transmettre ce qu’ils ont à raconter et être, pourquoi pas, un relais pour transmettre les bases du français à d’autres. Mais si rien ne change, dans dix ans, ces personnes parleront encore avec des trous de langage, sans avoir pu saisir certaines nuances de la langue, sans avoir eu la possibilité d’être reconnu. La langue française peut être passionnante à appréhender, mais elle nécessite un espace où l’autre peut exister en dehors du fait d’être un apprenant, un apprenti. Où il peut être adulte avant tout ».

Vous ne vous mettez pas pour autant en opposition avec les méthodes d’alphabétisation existantes.

Jérémie Piolat  : « Je me mets au service de l’alphabétisation, mais à travers la création d’un espace très différent. Un espace qui vise à la fois la mise en confiance dans l’apprentissage du français classique et la reconnaissance de la créativité linguistique des migrants. [3]. Dans tout projet pédagogique d’alphabétisation, je pense que doit s’ouvrir un espace consacré à cette mise en confiance de ceux qui apprennent la langue. Quand cette mise en confiance est là, il y a une accélération de l’apprentissage de la langue. Et cette mise en lumière du créole immigré est ici un passage incontournable de mise en confiance par rapport à langue française ».

Denis Mannaerts  : « Les personnes primo-arrivantes sont souvent confrontées à un ensemble de règles, inscrites dans une sorte de couloir normatif par rapport auquel l’atelier d’écriture est libérateur. (…) Un métissage prend forme au cœur de l’écrit : le participant croise son bagage avec celui de la langue apprise. Ce qui donne quelque chose de totalement hybride, nouveau, de l’ordre d’un entre-deux interculturel. Qui va au-delà de l’apprentissage de la langue ; qui invite à la réflexion, au débat… ».

Et à la création ?

Jérémie Piolat : « L’idée de réflexion et de dépassement de certaines barrières est, pour moi, indissociable de la création. Dans un grand nombre de cultures, en Iran par exemple, les gens prennent du plaisir à se retrouver, plusieurs fois par semaine, pour se raconter des histoires. S’échanger des récits fait partie du maintien de la société, d’un soin de la communauté et de l’individu. Nous nous inscrivons un peu dans le même cadre. Le fil conducteur des écrits s’est centré sur les objets auxquels les personnes se raccrochent pour se soigner de l’exil et envisager leur avenir. C’est donc une langue soin. Toute langue se doit de l’être, si elle ne l’est pas, elle est pathologique. (…) Mais c’est aussi une langue qui s’interroge sur elle-même : pourquoi n’écrit-on pas ce qu’on prononce et écrit-on ce qu’on ne prononce pas ? Quelle va être l’évolution de la langue française ? Va-t-on continuer à tout préciser ou va-t-elle évoluer vers une langue plus phonétique ?... Toutes ces interrogations posées en atelier permettent aux participants de s’approprier la langue française et son évolution, au fil du temps ».

En résumé, l’atelier d’écriture est un espace singulier de mise en confiance, de réflexions, de créativité et de soin. L’expérience se réitère-t-elle aujourd’hui ?

Denis Mannaerts  : « Oui, nous avons entamé un nouvel atelier avec des anciens participants et des nouveaux-venus. La méthodologie est la même - éviter la dynamique verticale et laisser place à la créativité, aux écrits métissés - mais on ne sait pas encore vers quel objet final nous allons. La route se dessine en marchant… Nous empruntons résolument des chemins de traverse ! ».

Propos recueillis par Stéphanie Devlésaver, CBCS asbl, novembre 2013 (un condensé de cette interview a été publié sous le même titre dans le BIS n°170, p. 35).

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