CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
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L’après Charlie...

Le CBCS publie une recension non exhaustive mais pertinente à nos yeux des réactions à l’attentat contre Charlie Hebdo venant de l’associatif, de la presse généraliste ou alternative, de personnalités, etc. Objectif : tenter de toucher à la complexité d’un tel événement-catastrophe et prendre du recul, aller voir derrière et plus loin que les réactions sécuritaires, dichotomiques, réductrices et liberticides qui, elles, ne se sont pas fait attendre.

"Le sécuritaire ne suffit plus pour lutter contre le jihadisme", Samir Amghar, 16/01/2015 (Observatoire des Religions et de la Laïcité, ULB)

Les récents attentats viennent nous rappeler les apories de la stratégie française du « tout-sécuritaire » en matière de lutte contre le jihadisme. Initiée à partir des années 1980, cette stratégie est fondée sur le triptyque suivant : surveiller, démanteler et incarcérer. Avec le développement des filières à destination de la Syrie, l’arsenal juridique a même été renforcé pour permettre de mieux prévenir et réprimer le terrorisme avec le projet de loi porté par le ministre de l’intérieur Bernard Cazeneuve, adopté le 17 septembre 2014, pourtant critiqué par le syndicat de la magistrature et Reporters sans Frontières. A leurs yeux, en effet, cette loi constitue une atteinte aux libertés publiques, par ses mesures dérogatoires au droit commun.

"L’enfance misérable des frères Kouachi", Eloïse Lebourg, 15/01/2015 (Reporterre).

"La société délaisse les pauvres, les met en colère, les rend violents, puis parfois haineux."

"Charlie Hebdo. Après le choc, il est temps d’unir nos forces", l’édito du CNAPD, 15/01/2015.

Nous allons devoir nous mobiliser afin de ne pas laisser toute la place aux réponses sécuritaires et liberticides qui ressortent déjà un peu partout. Ainsi, voulons-nous vraiment l’armée dans nos rues comme l’annoncent déjà certains membres du gouvernement fédéral ?

"Je ne suis pas en guerre", Hervé Kempf, 14/01/2015 (l’édito de Reporterre).

Vraiment, n’y a-t-il rien à voir, pas un fil d’explication, entre le crime de MM. Kouachi et les politiques prônées par MM. Bolloré, Arnault, Pinault, Dassault, Mulliez,... ? Rien à voir entre la poussée de « l’islamisme radical » et le fait que 85 personnes possèdent autant que trois milliards d’autres humains ? Rien à voir entre la poursuite obstinée des politiques néo-libérales et la déshérence de l’école, des systèmes de santé, des quartiers ?

"Pourquoi ne peut-on pas comparer Dieudonné et Zemmour à Charlie hebdo", Olivier Le Bussy, 14/01/2015 (La Libre Belgique).

Charlie, journal qui s’est donné pour mission de provoquer, " a pu choquer, blesser des musulmans”, reconnaît M. Delruelle, “mais il n’a jamais été condamné pour incitation à la haine, à juste titre  : il ne se moque pas des musulmans, mais des croyances, des dogmes – comme de celles des catholiques et des juifs – ou des autorités politiques”.

Les terroristes ne sont pas les seuls ennemis de la démocratie, Vincent Engel, romancier, 13/01/2015 (carte blanche, dans Le Soir).

Ces terroristes sont nos ennemis, il n’y a aucun doute. Et il faut tout faire pour les mettre hors d’état de nuire. Mais cela ne suffira pas, car ils ne sont ni les seuls ni les premiers ennemis de la démocratie.
Disons-le clairement, ces ennemis sont parmi nous. Et non, je ne désigne en aucun cas nos concitoyens de religion musulmane. Je nous désigne. Nous, citoyens « libres » et « responsables », fiers d’une démocratie que, pourtant, nous laissons se vider de sa substance depuis trop longtemps. Ne crions pas trop vite que « nous sommes tous Charlie » – ne serait-ce que parce que ce cri ferait sans doute hurler la bande à Cabu.

"C’est dur d’inventer un modèle démocratique", Aude Garelly, 12/01/2015 (Alter Echos).

Comme le dit très justement Mathieu Delori, pour Mediapart ce jeudi 8 janvier, « ces cérémonies nous enseignent quelles vies il convient de pleurer mais aussi et surtout quelles vies demeureront exclues de cette économie moderne et humaniste de la compassion. » Notre propre modèle occidental libéral génère son lot de violences, moins explosives, moins visibles (quoique… ), mais qui laissent des traces indélébiles chez des individus qui n’ont plus de repères, qui entrainent la peur des autres, et qui rendent le travail des structures de terrain, services sociaux en première ligne, insolubles.

"Être ou ne pas être Charlie – là n’est pas la question", le Bureau National de l’Union Juive Française pour la Paix, 09/01/2015.

Aujourd’hui craindre l’amalgame nous semble plus qu’insuffisant. La France se dit un État de droit, les criminels doivent être arrêtés et jugés pour leurs crimes. Mais leur crime va bien au-delà, il vient en réalité de libérer la politique de l’amalgame, et du bouc émissaire. En ce sens les bourreaux comme les victimes de l’attentat étaient partie prenante de la guerre des civilisations. En ce sens, si les assassins nous font horreur, Charlie n’était pas et n’est pas pour autant notre ami et « nous ne sommes pas Charlie ».

Dessin : www.cbai.be

Résister pour Charlie