CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
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« L’art regarde la vie, ça le regarde »

Mais si on l’invitait dans les ateliers pour adultes ?... Début avril 2009, la quatrième édition des « CEC s’expliquent » s’ouvrait sur le thème des ateliers d’art plastique pour adultes, à Gembloux. Familièrement appelés les CEC, Les Centres d’Expression et de Créativité, acteurs culturels de première ligne, ont pour but d’offrir à des publics très diversifiés de nouveaux moyens d’expression. Ils se situent à la croisée d’enjeux multiples : sociaux, culturels et artistiques.

Face à des adultes d’origine sociale et culturelle diverses, les animateurs se confrontent parfois à la difficulté de construire une démarche pédagogique et artistique adaptée à leur public. D’où, l’idée de cette journée [1], temps de réflexions et de questionnements sur leurs pratiques : comment s’engager avec un groupe d’adultes dans un projet artistique, dans la création de nouveaux langages ? Comment répondre aux attentes des participants tout en incitant à aller au-delà des stéréotypes ? Qu’est-ce qui freine, stimule ou nourrit la recherche artistique ? Et l’animateur, quel est son rôle : accompagnateur du groupe, enseignant, artiste, trublion ou provocateur ?... L’objectif de la journée était de dépasser le « moi, je ne sais pas… » du participant – avec ou sans bagage artistique de départ - pour l’emmener toujours un peu plus loin dans l’expression et la création. Regards sur certaines rencontres pour oser l’aventure artistique avec des adultes.

L’art contemporain en atelier

Cette année, c’est le Centre d’Expression et de Créativité Atelier Sorcier [2], situé à Gembloux, qui recevait les participants à l’événement. Le rendez vous était fixé au Centre Culturel, ancien « Cinéma Royal » au charme désuet, propice à recevoir les propos de la première intervenante, Anne Dejaifve [3], artiste et pédagogue. « Au départ de la démarche artistique, ce qui est fondamental, c’est de vivre une expérience, de se nourrir de quelque chose en commun qui va pouvoir être partagé » débute-t-elle. Si on part du présupposé selon lequel « tout homme est un artiste » (Beuys), il reste à mettre le participant au centre de la démarche ; lui révéler son potentiel créatif, le mettre en mouvement et l’aider à oser une démarche créatrice pour dépasser la copie ou le plagiat. Quelques pistes pour s’ouvrir à l’art contemporain :

Clé n°1 : le questionnement artistique
« Partir d’un déclencheur, d’un questionnement est essentiel », selon Anne D. « Et conduire son cheminement sans en connaître la finalité ». Un atelier peut débuter, par exemple, par une réflexion commune sur le souffle, la respiration : on peut mimer le geste de cette respiration qui guide le trait sur le papier…

Clé n°2 : « il faut un terrain d’expansion », H. Michaux
« Je n’ai pas le temps », c’est un argument souvent répété par des adultes, père ou mère de famille, toujours pressés, souvent fatigués. Avoir un lieu personnel où se poser par rapport à la création, que ce soit un garage ou un carnet, permet de prendre le temps nécessaire au processus de création . Et de contrer l’obsession du résultat, à savoir le seul but de créer une jolie production à emmener chez soi. Le carnet peut contenir des dessins, des réflexions, toutes sortes de notes personnelles. En vrac et en toute liberté… L’outil permet des allers-retours particulièrement riches entre le réel et le papier.

Clé n°3 : « un morceau de trottoir, si près du rien du tout », J.-M. Le Clézio
Selon Anne D., il existe deux pôles de création : celui de la rencontre, la balade ; et celui de la réappropriation personnelle, la réécriture. Dans le temps de la balade, « la création va naître plus facilement dans un coin perdu que dans un haut lieu de référence culturelle », affirme-t-elle. Même si la prise de conscience est loin d’être immédiate. Elle s’explique : « lors de la promenade, rien ne me sautera aux yeux, rien ne se verra. Et pourtant, certaines images me reviendront et me serviront plus tard ». A titre d’exemple, elle cite la visite d’un abattoir artisanal avec un groupe de participants. « Parallèle à des codes d’art martial, la beauté est apparue peu à peu dans la violence », se souvient-elle. L’expérience a finalement permis à tout le groupe d’entrer par un besoin, une force personnelle. La démarche invite à trouver d’autres sens à une découverte, à un fait. On peut, par exemple, éprouver une émotion à la vue d’un vieux soulier prisonnier d’un sol asséché. L’image exige de s’ouvrir à un autre vocabulaire ; c’est ce qu’on appelle « les sens pluriels du créateur ». Un fait personnel peut alors donner naissance à une démarche universelle.

Clé n°4 : voir le réel autrement
« L’accrochage d’une exposition, c’est le rapport à l’espace », estime l’artiste. C’est aussi important de choisir le format de son travail. Oser se mettre dans des conditions différentes pour découvrir les choses.

Clé n°5 : « faire mémoire »…
La création s’inscrit dans un temps qui permet le dialogue, qui apporte une réponse face à une émotion, à un objet. C’est le rapport au temps, à la trace... Pour Anne D., s’il est intéressant de montrer qu’on est inscrit dans l’histoire de l’art, il est primordial de le faire sans induire . Faire référence à des travaux de peintres, de plasticiens en relation avec ce qui a été réalisé par les participants s’effectue toujours en fin de projet. Elle suggère aussi de multiplier les portes d’entrée : lecture de textes contemporains, etc.

Même si l’aventure est bien trop belle pour ne pas la risquer, « un atelier n’est pas exempt de difficultés, ce n’est jamais du tout cuit », conclut-on à la fin de ce premier échange. On ne se laisse pas démonter pour autant. Le temps d’un petit café et on est déjà plongé dans une nouvelle expérience avec Laurence Vankerkhove, animatrice au CEC Atelier Sorcier.

Animatrice à bout de souffle...

En 2007-2008, l’Atelier Sorcier décide de se transformer en un haut lieu de gastronomie artistique : la thématique commune aux différents groupes du Centre d’Expression sera l’assiette et son contenu [4] ! A partir de cette idée, toutes sortes de propositions son lancées : chercher des formes qui pourraient faire penser à des aliments ; récolter le jus des légumes et utiliser leur couleur ; travailler par analogies (l’assiette devient soleil, lunettes,...) ; manger en travaillant et prendre des photos en pleine action… De fil en aiguille, la réalité se voit bousculée, les objets détournés… L’idée naît de créer des tables absurdes : fabrication de vaisselle en papier mâché, jeu à partir de réflexions autour de la table, dresser une table en rang d’oignons, à l’envers, etc. L’objectif final est de créer un livre collectif à partir de toutes ces productions.

Au-delà d’un esprit convivial et amusant, Laurence V. se sent très vite épuisée, submergée. En effet, les participantes s’approprient finalement très peu les techniques proposées et sont toujours avides de passer à autre chose. En tout, ce sont douze techniques différentes qui sont abordées ! Résultat : un manque de disponibilité de l’animatrice, entièrement absorbée par l’aspect logistique … Bref, un nouveau processus de créativité s’impose !

Et si on changeait les rôles ?

L’année suivante, autre groupe, nouveau mode de fonctionnement : Laurence V. décide de ne plus rien préparer à l’avance… Lors du premier atelier, elle leur pose la question suivante : pourquoi êtes-vous là ? »… Le groupe lui répond : « l’envie de travailler en grand format ». Aïe ! Habituée à créer de petits livres, l’animatrice se sent en terrain inconnu, donc en inconfort. Qu’à cela ne tienne, à partir d’une consigne toute simple - choix d’une couleur et création par collage - elle les met au défi : « montrez-moi ce qu’est du grand !  ». Petit à petit, naissent certains éléments : « on dirait une traîne de mariée… ». A partir de ces petites choses, chaque participant s’inspire d’une citation trouvée sur Internet. « Chercher à connaître n’est souvent qu’apprendre à douter » est le point de départ pour un un travail sur le thème du doute ; un autre participant se lance dans l’histoire de sa page, de sa silhouette ; encore un autre travaille à partir de ses mains.

A ce stade, l’animatrice n’a plus aucune idée de l’aboutissement final du travail : « on va quelque part ensemble, mais on ne sait pas encore où… », résume-t-elle. De nouvelles méthodes pédagogiques et un processus de créativité inattendu émergent de la relation entre animatrice et participants, réorganisent le rapport entre le travail individuel et collectif. Le rôle de Laurence V. change complètement : elle devient disponible, à l’écoute, voire aux aguets ! Par de petites consignes telles qu’utiliser une même technique, une couleur unique, recadrer le travail, elle oriente sans pour autant diriger. Même si le travail est à priori plus individuel, un livre de recherche sera créé en commun. Bref, le groupe est dans une aventure. Les adultes sont mis en laboratoire de recherche, parfois individuel, parfois collectif, pour trouver des relances, pour dépasser une difficulté. L’animatrice veille essentiellement à placer le groupe dans cette position de chercheur , de mise en confiance, dans un retour à l’état d’enfant : la volonté de se vider la tête et d’entrer en contact avec soi-même. « Le plaisir est fondamental pour avancer en créativité », conclut l’animatrice réjouie et pleine d’énergie retrouvée.

Après la pause déjeuner, nous traversons le parc ensoleillé de l’université de Gembloux, partenaire du CEC Atelier Sorcier (cf.3) pour aller à notre troisième et dernière invitation : à travers la présentation de son Atelier A la Page  [5], espace de mise en livres en tous genres, Sylvie-Anne Debrichy raconte comment tisser des échanges, s’enrichir des confrontations, induire la confiance au départ d’un jeu sur les mots, d’un dessin, d’une rencontre. « Nous n’avons quasiment pas de matériel… Chacun apporte ponctuellement l’un ou l’autre élément de recyclage », explique l’animatrice. Faire appel aux artistes de la région est aussi une démarche inhérente à l’Atelier : par exemple, visiter une fabrique de papier artisanale ou aller à la rencontre d’un sculpteur, d’un graveur local pour ensuite réaliser un livre collectif. La collaboration avec des institutions telles que musées, centres culturels, maisons du livre, permet aussi au groupe de participer à de multiples expositions. Sylvie-Anne D. insiste sur l’aspect motivant et valorisant d’un tel projet : installation collective, invitation des proches,…

La créativité, outil inépuisable…

Voilà comment ne jamais s’arrêter, rebondir d’un thème à l’autre, d’un matériau à l’autre pour renouveler l’imagination et les aventures artistiques. Les productions circulent entre nos mains, souvent étonnantes, parfois drôles ou émouvantes : scénographie dans des boîtes à partir de textes et de poèmes surréalistes ; un rouleau de tissu recouvert de productions de chacun des participants sur un mètre, retrace l’histoire, le fil de l’atelier ; écriture sur des éléments naturels (cailloux, feuilles,…) et construction de boîtes végétales, minérales… ; création de cartes du monde imaginaires ; réalisation d’un abécédaire collectif, chacun s’occupant d’une lettre ; à partir d’un carré de dix centimètres sur dix de bonbons, création d’un livre, d’une histoire ; détournement d’un catalogue de vêtements à partir de fripes recyclées, etc.

« On évite de prendre la première direction », explique Sylvie-Anne D. L’amusement et la recherche sont plus importants que le souci de faire une belle réalisation, « le groupe avance par un échange de conseils, de concepts et de projets… Chacun a sa matière, sa manière, ses excuses et ses moyens ». Sa recette personnelle en tant qu’animatrice ? « Etre passionné et " passionneur" »… rien de plus !

Stéphanie Devlésaver, pour le CBCS asbl (24/06/09), article réactualisé le 23/07/2015.

... BON A SAVOIR !

160 CEC situés en Wallonie et à Bruxelles développent, avec un accent particulier lié à leur histoire, leur situation et leur ressources propres, des ateliers et autres activités artistiques pour adultes et enfants. Depuis le 28 avril 2009, un décret donne enfin un véritable cadre légal stable au secteur. Il permet d’espérer une valorisation et un développement du secteur des CEC, dans les années à venir.