CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
Pour les professionnels du social-santé à Bruxelles

L’inégalité d’accès aux milieux d’accueil de l’enfance, ça suffit !

« 3 enfants sur 4 sur le carreau » titre la presse fin 2012. 1800 places d’accueil font défaut en Fédération Wallonie-Bruxelles. Face à ce constat, de toutes parts, on tire la sonnette d’alarme : des colloques s’organisent, des études sont en cours, chercheurs et professionnels du secteur lancent des pistes, interpellent les politiques de la petite enfance. Face à ce bouillonnement d’initiatives, un plan Cigogne 3ème mouture pointe le bout de ses ailes fin janvier 2013. Le bout des ailes, rien de plus… Depuis la promesse de 16.000 nouvelles places d’accueil d’ici 2020, c’est le silence radio. Et même si les travailleurs du secteur jugeaient ce chiffre insuffisant, c’était déjà mieux que ce RIEN.

Depuis 2008, les travailleurs de la Petite Enfance doivent se débrouiller, au quotidien, avec ce vide en termes de programmation, de vision politique régionale. Quels effets sociaux de la pénurie de places d’accueil, notamment à Bruxelles où le taux de couverture est le plus bas avec 23% ?
Logique subjective du "premier arrivé, premier servi" !

Logique subjective du « premier arrivé, premier servi »

Qui n’a pas entendu parler autour de lui d’un ami, d’un membre de sa famille, d’une connaissance qui cherche désespérément une place d’accueil pour son enfant ? La question touche aujourd’hui les parents de toute classe sociale, économique et culturelle. Aux quatre coins de la Belgique. Si la pénurie de places d’accueil semble être l’affaire de tous, tous les parents ne sont pourtant pas égaux face à la problématique. "Nous savons tous que lors de pénuries de places, un certain nombre de demandes ne sont pas satisfaites. Mais ce que l’on dit moins, c’est que lorsqu’il y a pénurie, il y a inéquité sociale dans l’utilisation des services", prévient Perrine Humblet (ULB/Observatoire de l’enfant de la Cocof), [1]. "On a montré que l’utilisation des milieux d’accueil est moins fréquente dans les groupes sociaux à faibles revenus et aux conditions de travail peu favorables. Une étude portant sur toutes les communes belges montre que plus la situation de pénurie est prononcée, plus l’inéquité sociale est prononcée". Michel Vandenbroeck, sociologue de l’Université de Gand invité par le RIEPP (Réseau des initiatives enfants-parents-professionnels), explique le phénomène en revenant sur les critères d’accessibilité des crèches : priorité aux frères et sœurs ; date d’inscription à la crèche ; famille à 2 revenus. Implicitement, cela signifie que les critères ne tiennent pas compte des familles en précarité, en recherche d’emploi, monoparentale… D’après l’étude réalisée sur la question, 66% des familles cherchent une place 9 mois ou plus avant la date désirée d’entrée en crèche de leur enfant. Ces familles sont plus souvent d’origine belge et la mère a fait des études supérieures. Quand la mère a un faible niveau de scolarisation, elle entame plus tardivement sa recherche de crèche pour son enfant. En résumé, des critères dits objectifs produisent pourtant, au final, des effets d’inégalité.

La jeune, précaire et multiculturelle... "Bruxelles"

A Bruxelles, le problème de pénurie de places d’accueil des tout-petits se corse encore un peu face à une précarité croissante de familles de plus en plus fragilisées (une personne sur sept vit sous le seuil de pauvreté dans « le croissant pauvre » de Bruxelles) [2]. Mais avec aussi une population majoritairement jeune, un accroissement naturel important et des ressortissants de 165 nationalités différentes. "Environ 30 % de la population est de nationalité non-belge. Et bien entendu, la nationalité ne rend que très partiellement compte de la grande diversité culturelle de la population", note Marianne Gielen, responsable de l’antenne Petite Enfance de la Ville de Bruxelles. [3] Diversité culturelle et sociale qui se retrouve bien entendu dans les crèches, rappelle-t-elle. Autant d’éléments à prendre en compte si l’ambition est de favoriser une éducation préscolaire de haute qualité pour tous… L’enjeu est de taille.

Le préscolaire, terreau d’égalité des chances ?

C’est pourtant à cette seule condition « d’un accueil de haute qualité pour tous », comme le définit le chercheur Michel Vandenbroeck, que le préscolaire pourrait relever le défi d’une véritable égalité des chances. En effet, ce dernier rappelle que notamment dans la stratégie Europe 20-20, l’éducation préscolaire joue un rôle primordial dans la cohésion sociale. L’enfant passe, la plupart du temps, hors de la famille, ce qui a des effets bénéfiques sur son évolution. Selon plusieurs études récentes, un accueil de qualité dans l’âge préscolaire serait encore bénéfique à l’adolescence, et ce même si l’école est de moindre qualité par la suite. Les effets sont multiples : cognitif, social… Plus intéressant encore, les effets bénéfiques les plus grands de cet accueil préscolaire s’observent pour les enfants de milieux précaires. Plus le public des crèches est diversifié, plus la qualité de l’accueil est grande. Le préscolaire dispose donc d’énormes potentialités pour réaliser une égalité des chances (Lire à ce sujet notre article : « La crèche, ça sert à quoi ? »). A condition que chaque enfant dispose du même droit à une place d’accueil… N’est-ce pas aux politiques de la Petite Enfance de veiller à l’accessibilité et la qualité de l’accueil ?

En décembre 2012, La Ligue des Familles invitait professionnels et politiques à débattre de la pénurie de places d’accueil. L’occasion pour le cabinet Nollet d’esquisser les prémisses de son plan cigogne 3ème mouture. Le Ministre reconnaît, au-delà de la garde en tant que telle, une triple fonction à la crèche « sociale, éducative et économique » qui fonctionne donc comme « une action préventive et permet d’éviter le recours à des politiques réparatrices ». Cependant, le chiffre de 4000 nouvelles places par an estimé nécessaire par la LDF (suite à une enquête réalisée auprès de plus de 5000 parents) est jugé trop ambitieux. « Au terme du second contrat de gestion de l’ONE en mars 2013, le nouvel objectif que se donne la Fédération Wallonie-Bruxelles est la création de 16.000 places en 10 ans, soit 1600 places par an  ». Et précise que cet objectif ne pourra pas être revu à la hausse.

Un mot d’ordre : rester réaliste !

Le cabinet Nollet légitime ce chiffre par l’argument de la qualité : « ouvrir des places ne nécessite pratiquement pas de budget, mais nous créons alors des places de parking. Ici, nous voulons maintenir la qualité et non la brader ». Quant au retard considérable pris dans la programmation, il s’en défend par le fait que la création de nouvelles infrastructures prend du temps. L’ONE est, selon lui, « une institution en mouvement, qui instaure peu à peu une dynamique de concertation des acteurs, une mise en réflexion des pratiques ».

Au vu du budget, il faut simplement rester dans des objectifs réalistes : « investir dans les accompagnateurs de projets de l’ONE, dans la simplification administrative ; créer un guichet unique, un portail Internet ’accueil de la petite enfance’ »… Mais aussi travailler à partir des contrats de quartier pour mettre en place des synergies entre construction de logements publics et infrastructures d’accueil. Enfin, le cabinet admet qu’une réflexion globale doit être impulsée pour résoudre la question de l’accessibilité et trouver, dans un même lieu, une Ecole de Devoirs, une consultation ONE, une crèche… Envisager en quelques sortes des lieux tels des « maisons de l’enfance ». Ces perspectives lancées, le terrain reste sceptique. Peu de concret, quelques promesses… Et depuis, ce grand silence. De source sûre, une nouvelle note politique doit être présentée au gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles… dans les jours qui viennent !

De son côté, Michel Vandebrouck insiste : « il faut une politique d’investissement dans les quartiers moins favorisés tels que Saint-Josse, Koekelberg, Schaerbeek, Saint-Gilles, Forest… ». Et cette politique ne peut dépendre, selon lui, de la croissance « spontanée », c’est-à-dire en donnant seulement quelques subsides supplémentaires aux crèches existantes. Du côté de la VGC par exemple, les crèches existantes à projet social reçoivent une augmentation de subsides leur permettant d’augmenter leurs places d’accueil. Mais donner priorité à ces crèches déjà existantes augmente l’effet de disparité entre les lieux où il existe des lieux d’accueil et des lieux où il n’en existe pas ou peu. Cet effet ne fera que se renforcer encore d’ici 2015, selon le chercheur, à cause de l’évolution démographique et de ce système de répartition des subsides. L’idée serait de répartir les subventions sur du plus long terme : créer de nouvelles crèches dans les lieux les plus précaires. Pour le chercheur, il y a nécessité d’une politique beaucoup plus volontariste !

Un accueil plus social, mais peut mieux faire...

« La ville de Bruxelles a fait un choix important qui est de réserver 30% des places de chaque milieu d’accueil aux populations fragilisées, à des personnes qui se trouvent dans des situations sociales difficiles », rappelle Marianne Gielen. Et Michel Vandenbroeck salue, quant à lui, un net changement vers un accueil plus social de la part des directions de crèches. Elles auraient fort évolué dans leurs politiques et leurs pratiques : plus de priorité donnée aux familles monoparentales, aux situations de crise, aux faibles revenus, aux parents en formation. Une recherche-action démontre que le public des crèches se modifie réellement : le pourcentage de familles monoparentales a doublé dans les crèches, même constat pour les familles à faibles revenus qui a plus que doublé et enfin, celui des familles d’origine étrangère a légèrement augmenté. Cependant, une enquête réalisée auprès de plus de 150 parents révèle que ceux qui n’ont pas trouvé de place sont à 89% d’origine étrangère et à 22% des familles monoparentales. De plus, c’est presque toujours la mère qui est fortement pénalisée : encore souvent traditionnellement en charge de la garde des enfants, elle doit prendre un temps partiel ou arrêter de travailler, pour ce faire.

D’où la nécessité de mieux étudier ce problème pour tenter de le résoudre. Selon Michel Vandenbroeck, il faut chercher une solution à partir de trois niveaux : politique (macro), crèche/lieux d’accueil (meso) et familles (micro). Et dans la relation entre ces trois niveaux. Tant l’Unicef que la Commission européenne et d’autres organisations et d’experts internationaux affirment aujourd’hui le droit de l’enfant à bénéficier d’un accueil de qualité pendant toute la période dite ‘préscolaire’. C’est aussi le cas de la revue Enfants d’Europe, qui a énoncé dix principes d’organisation des politiques d’accueil, dont le premier est ’Accès : un droit pour tous’ » : c’est l’opportunité de fréquenter un milieu d’éducation et d’accueil garantie par la disponibilité et l’accessibilité d’un nombre suffisant de milieux d’accueil.

C’est ce que de nombreux professionnels de la petite enfance tentent d’offrir, avec les moyens du bord. Toute une série d’initiatives existent, se construisent. A la marge des organismes de contrôle et de financement, des acteurs du développement social et de la lutte contre la précarité les créent, dans le souci d’une insertion sociale pou tous, aussi bien des parents que de leurs enfants.

Ce qui ne les empêche pas d’épier avec impatience la ligne d’horizon : à quand une véritable envolée de cigognes au-dessus de notre plat pays ?

Stéphanie Devlésaver, CBCS asbl, 24/4/13