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Le naufrage des politiques migratoires européennes : une nécessité de faire volte-face !

Une carte blanche de Jacinthe Mazzocchetti et Xavier Briké, anthropologues des migrations (LAAP-UCL), 23 avril 2015

Les corps sans vie d’enfants, de femmes et d’hommes flottants dans les remous de la Méditerranée viennent une fois encore rappeler le sort des laissés-pour-compte de la globalisation, des conflits armés et des inégalités grandissantes qui traversent le monde.

Les drames répétés de ces dernières heures, au large des fortifications du continent Européen ne sont en rien le fruit d’une indéniable fatalité, comme nous avons pu l’entendre durant ces derniers jours. Ils constituent les conséquences de choix politiques légiférés et organisés par les États membres.

L’Europe utilise de longues dates toutes les stratégies dont elle dispose pour ériger au-delà de ses limites les bases avancées de ses gardes-remparts. Pour ce faire, elle use de ses capacités financières converties en aide au développement et de ses appuis aux pratiques des pires despotes, comme ce fut le cas en Lybie, avant le renversement de Kadhafi. Il s’agissait se faisant, de déjouer l’obligation d’appliquer la convention européenne des droits de l’homme en déplaçant, au-dehors du territoire européen, le bannissement des populations qui une fois arrivées en Europe bénéficieraient du droit de demander l’asile.

Les discours qui tentent d’incriminer les causes de ces tragédies exclusivement aux passeurs criminels, comme nous l’avons entendu au travers des allocutions politiques récentes, éludent incontestablement les causes et les enjeux rendant ces drames possibles.

Les moyens technologiques installés aux frontières et mis à disposition de la lutte contre les migrants illustrent l’obstination au refoulement des personnes privées de protection, meurtries par les guerres et les parcours d’errance cauchemardesques.

Les rapports annuels de l’agence Frontex témoignent à eux seuls de l’importance croissante des moyens concrets mis en place : bateaux, avions, hélicoptères, drones, surveillance satellite…De nombreuses opérations maritimes, terrestres et aériennes d’envergure sont régulièrement répétées pour persuader les candidats à la traversée de changer de cap et de revoir leurs desseins.

La situation de crise de ces derniers jours reçoit pourtant une fois encore comme principale réponse un renforcement du tournant sécuritaire de nos politiques migratoires. Les 10 points du plan d’urgence présenté par le commissaire Européen à la Migration sont à ce propos parfaitement clairs. Augmentation des moyens attribués à l’agence Frontex, mais aussi des opérations de renseignements du type Mos Maiorum, ou encore Amberlight, afin de mieux connaitre et contrôler les nouvelles routes empruntées. Pourtant, les morts qui s’accumulent sont là pour nous prouver qu’une route fermée en ouvre une autre, davantage risquée. Les démonstrations de dissuasion ne découragent pas les personnes à migrer.

A défaut de pouvoir obtenir un visa leur permettant d’introduire en toute légalité une demande d’asile dans l’espace Schengen, et ce, au sens strict des traités internationaux, les personnes persécutées se voient contraintes de se tourner vers l’offre criminelle de passeurs peu soucieux de leurs sort. Détruire les embarcations des dits trafiquants est un leurre ! Ces décisions génèrent des traversées via des bateaux plus précaires encore. Renforcer les processus d’externalisation des frontières génère des lieux de non-droits !

Si dans ce même plan d’urgence est ébauchée la question de la réinstallation de quelques milliers de réfugiés en Europe ainsi qu’un soutien aux pays-frontières, ces mesures sont énoncées en parallèle de la facilitation des renvois forcés des migrants dits illégaux, coordonnés une fois encore par Frontex.

Ces politiques de « barriérisation » des frontières ne peuvent avoir comme conséquence que le renforcement des mécanismes informels qui se jouent des États et des individus vulnérables. Les blocages aux lignes frontalières engendrent du danger (pour les migrants plus fragiles) et la prolifération de pratiques informelles et criminelles. De fait, les situations de violences, les déséquilibres du commerce international et l’accroissement des inégalités, les menaces environnementales, l’accaparement et l’épuisement des ressources continueront à alimenter les dynamiques migratoires peu importe les politiques sécuritaires mises en place. Ne serait-il pas temps, dès lors, de reconnaitre que l’Europe, en s’entêtant sur la voie actuelle, va, elle aussi, droit dans le mur ?

Aborder les questions migratoires de front nous parait indispensable, en ce inclus une analyse complexe des contextes qui président aux migrations, mais aussi de cette Europe que nous construisons en porte-à-faux permanent entre discours des droits de l’homme et pratiques meurtrières prévisibles, mais en porte-à-faux également avec nos réalités économiques et démographiques à venir.

S’impose alors l’urgence d’un changement de cap radical comme seule porte de salut réaliste face aux dynamiques mortifères contre lesquelles nous devons nous engager !

Les signataires

Jacinthe Mazzocchetti et Xavier Briké sont chercheurs en sciences sociales au Laboratoire d’anthropologie prospective (LAAP) de L’UCL (Louvain-La-Neuve). Leurs terrains de recherche sur les contextes migratoires européens se trouvent à Maltes, Ceuta et Mellila. Ils travaillent également dans les campements de Calais et en Belgique.