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Par-delà Lampedusa

Fuocoammare - littéralement "La Mer en flammes" - sous-titré "Par-delà Lampedusa", est un film documentaire italien, écrit et réalisé par Gianfranco Rosi, sorti en 2016. Le film a obtenu l’Ours d’or de la Berlinale 2016, Prix Humanum de l’UPCB, Prix Amnesty International, Prix du Jury du Berliner Morgenpost.

Un ciel immense, souvent chargés de nuages qui semblent vouloir tomber sur l’île de Lampedusa. Et puis, la mer, immense, parfois calme, parfois houleuse, voire en colère. Ces deux éléments emplissent l’écran, à eux seuls. Mais viennent s’y ajouter d’un côté, six habitants de l’île, au quotidien ordinaire mais à la vie parfois rude de marins ; et de l’autre côté, ces autres humains "ordinaires", mais filmés en pleine tragédie migratoire. D’un côté, la tendre innocence de ce petit gars de 12 ans, Samuele, qui, dans sa spontanéité, fait parfois rire aux larmes ; et de l’autre, ces regards d’une tristesse sans fond, perdus, à la dérive.

Bande-annonce du film.

A travers ce film, on part à la fois à la rencontre de ces quelques habitants de l’île et de ces hommes et femmes qui fuient leur pays par la mer. En parallèle. Sans jamais que ces deux rencontres ne se croisent. « Parce que c’est exactement comme cela que ça se passe », précise le réalisateur, Gianfranco Rosi, qui a passé toute l’année 2015 sur l’île pour s’imprégner du lieu, rencontrer les gens. « Ces dernières années, les conditions de débarquement ont profondément évolué. Il y a cinq ans, les bateaux accostaient directement à Lampedusa, tous les jours, en différents endroits de l’île. Les habitants et les migrants pouvaient facilement se croiser, voire se rencontrer. À présent, la frontière a reculé et les embarcations des migrants sont directement interceptées en mer. La frontière s’est donc déplacée des côtes de Lampedusa vers la haute mer. (…) C’est une miniature de ce qui se passe dans toute l’Europe, où s’expriment avant tout les peurs et les sentiments négatifs vis-à-vis des migrants qui sont comme des ombres avec lesquelles on ne communique pas  ».

« Pour réaliser des images différentes de ce qu’on peut voir à la télévision », poursuit le réalisateur, « pour changer de point de vue, j’ai besoin de transférer tout ce qui se passe sur cette île à l’intérieur des personnages, je prends le lieu comme un élément à part entière, que je filme à travers ceux que j’ai choisis pour m’accompagner, en montrant la relation entre eux et l’endroit. La narration se fait donc à travers ces personnes, devenues des personnages, et une approche cinématographique qui me permet de donner à la réalité un impact plus fort ». Et il précise : « Le but de mon film n’est pas d’informer. Nous ne manquons pas de données mais celles-ci écrasent notre perception et nos émotions vis-à-vis du réel. Mon défi est donc de créer, par le cinéma, un espace le plus large possible, afin que le public puisse interpréter les images, et pas seulement les regarder ».

Le réalisateur reste réaliste sur l’impact que la fiction peut avoir sur le réel, « mon film ne peut pas changer les choses, au sens où il est limité à l’interaction avec les quelques dizaines de milliers de personnes qui le verront, un chiffre qui restera dérisoire par rapport aux millions de personnes qui regardent les informations à la télévision ». Mais, face à l’indifférence devant ces migrants qui meurent en mer, il entend « créer une prise de conscience émotionnelle. Pour cela, il ne suffit pas, selon lui, « de montrer des images tragiques, mais d’amener le spectateur à saisir au plus profond de lui-même ce qui nous arrive. Nous sommes tous, collectivement et individuellement, responsable de ces atrocités  ».

Le spectateur, tel un équilibriste sur sa corde, retient son souffle, vacille entre rire amusé et tristesse, colère d’abord sourde, puis qui s’intensifie pour devenir de plus en plus profonde. Non pas jeté face à des images chocs ou émotionnelles, il est plutôt emmené, au fil du scénario, « vers l’aboutissement d’une réflexion et d’une émotion tout à la fois ».

Bien que l’intention de départ du réalisateur ne soit pas de faire un film politique, il se rend à l’évidence :« mon film l’est parce que le sujet est politique. On n’y échappe pas  », conclut-il. Et c’est tant mieux.

S.D., CBCS asbl (09/09/2016)

A voir !

A partir du 21/09 au cinéma Flagey, au cinéma Vendôme,...
Le 28/09 dans le cadre du CinéCoktail, au Cinéscope de LLN

Pour en savoir plus

Pour "Fuocoammare" (film en compétition), le documentariste italien Gianfranco Rosi a passé plus d’une année sur l’île de Lampedusa, s’attachant au quotidien de six insulaires. Fidèle à une méthode de travail établie depuis "Below Sea Level" en 2008, c’est seulement après cette longue immersion qu’il s’est autorisé à embarquer auprès des équipes de secours partant recueillir, encore et encore, les migrants en perdition au large de l’île.

Rencontre avec le réalisateur Gianfranco Rosi, sur ARTE.

Pour rappel

L’Île de Lampedusa, d’une superficie de 20 km2, est située à 110 km de l’Afrique et à 200 km de la Sicile. Ces 20 dernières années, près de 400 000 migrants ont débarqué à Lampedusa. On estime que 15 000 personnes sont mortes en tentant de traverser le Canal de Sicile pour gagner l’Europe.