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Pré-accueil : entre urgence, adaptations et même rengaine

Entretien avec Florence Geurts, adjointe à la direction du centre de pré-accueil des demandeurs d’asile WTC III de la Croix-Rouge de Belgique.

Le centre géré par la Croix-Rouge a ouvert en septembre 2015 suite à un afflux de migrants plus important que la capacité d’absorption de l’Office des étrangers. Fin mai, le centre a fermé, laissant l’ensemble des demandeurs d’asile nouvellement arrivés, sans pré-accueil.

Dans quel contexte a émergé le centre ?

En automne, Bruxelles a dû faire face à d’importantes « arrivées » de migrants. L’Office des étrangers, pris de court, a mis en place un système de distribution de convocations aux migrants dès que leur nombre dépassait le quota de réception journalière. Des gens devaient dormir dehors à proximité de l’Office, sans prise en charge d’aucune sorte avant de pouvoir réclamer ce qui normalement est un droit. Aucun système de priorisation n’existait. Une mobilisation citoyenne a eu lieu dans le dénommé parc Maximilien. Mais cette solution n’était ni saine, ni durable et ne permettait pas d’assurer la sécurité des hébergés. C’est dans ce contexte que le Fédéral a pris contact dans l’urgence pour tenter de répondre à cette crise.

Comment devait s’opérer la gestion quotidienne du pré-accueil ?

Pendant 8 jours, on a d’abord été un Centre d’hébergement d’urgence de nuit : ce qu’on proposait c’était un dortoir sur lits de camp et à 6h du matin, les gens devaient sortir. Cela soulevait l’indignation populaire générale parce que c’était vraiment le strict minimum par rapport au parc Maximilien. Les réfugiés n’avaient pas envie de quitter les tentes familiales où ils pouvaient passer la journée, bénéficier d’un repas - oriental, gratuit, halal, à l’heure qu’ils voulaient - de vêtements gratuits, de conseils juridiques de la part de particuliers... Très vite, on s’est rendu compte qu’une adaptation était nécessaire au Word Trade Center. Il fallait que ces gens soient nourris, qu’ils puissent se reposer dans de bonnes conditions, qu’ils bénéficient de conditions d’accueil un peu équivalentes à celles qui auraient été les leurs s’ils avaient pu enregistrer directement leur demande.

Sous quelles conditions pouvait-on entrer au WTC III ?

Le critère était : avoir une convocation de l’Office. Normalement, un demandeur d’asile doit pouvoir enregistrer sa demande d’asile dès l’instant où il se présente à l’Office. En décembre 2015, la Cour du Travail a d’ailleurs publié un arrêt contraignant le gouvernement belge à offrir un toit à tous les candidats à l’asile, avant même qu’ils n’aient été reçus par l’Office des étrangers. En d’autres termes, offrir un toit à toute personne signifiant aux autorités son souhait de demander l’asile, qu’elle ait réellement enregistré sa demande ou non. [1]. Notre mission n’était pas simple pour autant. Des personnes hébergées n’avaient pas l’intention de demander l’asile spécifiquement en Belgique. Cela dégouttait ceux qui en avaient l’intention et qui devaient malgré tout patienter parfois trois semaines pour raisons de surcharge à l’Office. L’inscription des profils les plus vulnérables a toutefois été priorisée par l’Office des étrangers : femmes, enfants, malades, Mineurs étrangers non accompagnés, personnes âgées... Mais en conséquence, notre structure ne rassemblait alors plus que des hommes isolés.

Les médias parlaient de « flux de migrants ». Quels ont étés vos chiffres les plus élevés en termes d’accueil ?

C’était très aléatoire. En septembre, on a commencé très doucement parce que le parc était encore ouvert et que les gens ne voulaient pas venir chez nous. En novembre, il y a eu un pic énorme. Bien au-delà de 1000 personnes, donc on a été totalement saturé. C’était très difficile car beaucoup de gens qui avaient droit au pré-accueil restaient sans solutions. Là, on a vraiment mobilisé un réseau de citoyens, des réseaux associatifs qui, tous les jours, venaient devant le Centre et hébergeaient temporairement ceux qu’on ne pouvait pas accueillir : La Maison des Migrants (lire l’article du CBCS à ce sujet), des hôtels et auberges de jeunesse, des paroisses, des privés qui ont mobilisé beaucoup de gens via les réseaux sociaux. La réponse citoyenne a été très forte au moment de la saturation. Grâce à elle, jamais la population migrante n’a dormi dehors devant le WTC. Cette mobilisation était spontanée, et n’a pas été le fruit d’un appel. Il n’y avait par exemple aucune couverture assurantielle en cas de problèmes pour les volontaires qui hébergeaient ! Et puis, décembre est arrivé et on est redescendus au taux d’occupation planifié. Ensuite dès 2016, les taux d’occupation ont énormément chuté et on a accueilli un public beaucoup plus varié. Beaucoup de gens d’Afrique subsaharienne, des Ukrainiens, des Serbes, des Syriens des Iraniens, des Afghans, ...

Comment expliquer cette diminution ?

C’est sans doute dû à des politiques de dissuasion de notre Secrétaire d’Etat à l’asile et à la migration. Un exemple parmi d’autres : fin 2015, Théo Franken a signé de sa main une lettre à destination de tous les demandeurs d’asile irakiens mettant en évidence que leur procédure d’asile allait être longue, laborieuse et que, vu qu’ils provenaient d’un pays en partie qualifié de « sûr », leur procédure aurait peu de chances de déboucher sur l’octroi d’une protection. En bref, un courrier visant à décourager explicitement les candidats irakiens à l’asile. Au-delà de ces politiques de dissuasion, l’hiver et la fermeture des frontières ont également joué, évidemment.

Vous parliez de réseaux de soutien. Comment ces acteurs ont-ils travaillé ensemble ?

Quand le parc a été démonté, plusieurs bénévoles espéraient développer des services tels que ceux du parc au centre. Or, un centre Croix-Rouge n’est pas un lieu public : il y a des chartes, un règlement, une politique. Et cela a généré plein de frustrations car les personnes impliquées ne comprenaient pas que ce qui avait marché sur place ne marcherait pas au centre. Parce qu’on a des principes de fonctionnement, on est une organisation neutre. Si tu dis oui à chaque initiative tu perds l’objectif. Au fond, c’est quoi le but du pré-accueil ? Les gens sont censés rester quelques jours puis transiter. On ne met pas en place de scolarité des enfants, on n’a pas de bureau social à ce stade. On organisait des activités, mais qui étaient plus de l’ordre du divertissement. A ce stade, on n’entre pas encore dans les parcours d’intégration, de scolarisation, etc. De plus, certaines initiatives étaient déjà proposées par nos travailleurs, de nombreuses associations du quartier proposaient déjà des services aux migrants, Vluchtelingenwerk Vlanderen, Caritas, MDM, ...

Cela veut-il dire qu’il y a eu des réunions de concertation ?

Non ! ce centre a été mis en place en 2 jours. Dans ce défi, les démarches ont été informelles et tout s’est déroulé naturellement. Elles n’ont pas fait l’objet de procédures lourdes, on a été dans l’interpersonnel pur et des réseaux ont émergé. A partir du moment où le parc fermait, par la force des choses et sans prétention, nous sommes devenus le point d’accueil, c’était logique. Une fois qu’on est rentré dans ce scénario là, c’était beaucoup plus facile. Au parc, ça partait dans tous les sens parce que tout le monde souhaitait s’investir mais il n’y avait aucune légitimité des uns vis-à-vis des autres. On y multipliait les perspectives et les points de vue, chacun estimant que sa suggestion était la plus pertinente. C’était vraiment un élan de bonnes intentions mais qui ne reposait sur aucune organisation. Il n’y avait pas de coordination légitime !

Est-ce le propre de la Croix-Rouge que de parvenir à donner un cadre à l’urgence ?

Oui, à la Croix-Rouge, on est monté de 4.500 à 9.000 places en 4 mois. On fait de l’accueil de demandeurs d’asile depuis 25 ans. On dispose de toute la structure pour mobiliser des volontaires.

Quelle priorité apporter en matière d’aide aux migrants en Région bruxelloise ?

C’est provoquant : en 2015 on a fermé des centres en mars et on en a rouvert en août. C’est tout le temps la même rengaine ! [2] On ouvre des places, on ferme des places, on en ouvre, on en ferme. A aucun moment au niveau fédéral, on ne réfléchit à une autre façon de travailler. A long terme, quel est notre positionnement ? Quelle est notre stratégie ? On voit bien qu’on ne peut pas continuer à tirer sur les cordes et à les relâcher sans arrêt. Comment peut-on anticiper ? (Lire l’article du CBCS à sujet) Même si on ne peut prévoir des flux migratoires... Même si on ne sait pas dire à l’avance comment les gens vont réagir.

L’an dernier, pour des raisons d’économie, le gouvernement a voté la diminution de la capacité du réseau d’accueil de Fedasil. Plus récemment, sa capacité d’accueil a encore diminué...

De telles situations poussent à devoir mobiliser exagérément le personnel. Dans le secteur, les « burn-out » ne sont pas rares. Le personnel actif pendant la crise souffre beaucoup de la pression. A d’autres moments, on ferme des places, on réduit les effectifs. Tout le monde commence à stresser pour son job, est sous tension... Il y a un moment où il faut penser les choses autrement.

Et dans les mois qui viennent ?

En ce qui concerne l’accord avec la Turquie, je n’ai pas l’impression qu’à l’Office ou au cabinet, on se pose la question de ce que cela va entraîner concrètement. Des réfugiés vont à nouveau arriver et rien n’aura été anticipé. On va à nouveau rouvrir des places et puis les refermer 3 mois après. C’est idiot car ici, c’est vide. On est directement dépendant des gens que l’Office nous envoie et parallèlement, on sait que des gens « poireautent » en Grèce et on n’a aucun levier là-dessus. Cela pose des questions beaucoup plus globales : dans quelle logique, est-on ? Alors que de gens souhaitent migrer pour enfin se poser et trouver du répit. On ne sort jamais du raisonnement : « On va planter des tentes, les ONG vont distribuer de la soupe et des couvertures ». Tout cela me rend folle. J’ai l’impression que c’est une histoire qui se répète sans fin.

Cécile Vanden Bossche, CBCS asbl (10/05/2016)

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