CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
Pour les professionnels du social-santé à Bruxelles

Trois kilos

Ceci est un court récit d’anticipation. Son auteure, Martine Cornil, souhaiterait vivement que cela reste de la fiction. Nous aussi.

Un supplément décalé et poignant au BIS n°173, dont le dossier est la créativité.

La porte du dispensaire se referme sans un bruit. C’est un homme abasourdi qui en sort, ce matin de février.
Avisant un banc à quelques mètres de là, Didier passe son badge d’identification devant l’œilleton électronique qui y est intégré afin que s’abaissent les pointes en acier qui le garnissent.

S’asseyant il prend conscience des avantages de ne pas être titulaire d’un badge S, celui qui identifie les sans-logis, il n’aurait pu s’asseoir et ses jambes ne le portent plus. Les résultats des analyses sanguines de sa fille, Stéphanie, l’ont mis KO.
Dans son poing fermé, il y a cette prescription du médecin, inutile puisqu’il sait que personne ne prendra le risque de lui vendre ce qui pourrait aider sa fille à retrouver la santé. De toute façon, même s’il arrivait à convaincre quelqu’un d’enfreindre la loi, il sait que le marché noir existe, il n’en a pas les moyens.
Le diagnostic du médecin est sans appel, il faut que sa fille fasse une cure de viande.
Un mois a dit le toubib, un mois avec un minimum de 100 g par jour.
100 g par jour…
Seule la classe A peut se permettre cela.

Il a demandé au toubib de lui signer une dérogation pour lui permettre d’aller demander de l’aide au Centre d’assistance pour les cas d’exceptions, mais le toubib a refusé au prétexte qu’on l’avait vu fumer, et qu’il avait donc enfreint la convention « corpore sano » qu’il avait signée. « Estimez-vous heureux, avait rajouté le médecin, que je ne vous dénonce pas aux autorités, je comprends que la mauvaise santé de votre enfant puisse vous angoisser et que vous alliez chercher une échappatoire illusoire dans l’usage de cette drogue dure, mais sachez que si la brigade citoyenne sanitaire devait à nouveau me faire part d’un écart, je serais dans l’obligation de vous signaler. Je vous rappelle que vous aviez le choix entre plusieurs types de conventions lorsque vous avez signé vos engagements vis-à-vis du Conseil de Vigilance Sanitaire, vous avez pris l’engagement de ne plus fumer, en échange de quoi votre couverture sanitaire est plus large que si vous aviez continué dans cette mauvaise voie. Je vous rappelle également que l’argent ainsi économisé est versé dans la caisse commune des vacances annuelles des enfants de niveau C et donc que vos propres enfants bénéficient de cet octroi. Si d’autres écarts étaient signalés vous pourriez perdre votre C et vous retrouver D avec toutes les conséquences fâcheuses que cela implique, dont la perte de votre autorisation d’occupation rétribuée chez les particuliers de niveau A. »
Mais alors pourquoi la prescription, avait demandé Didier, « puisque je ne peux rien en faire ? »
« Parce que je suis médecin avait répondu l’autre, que j’ai établi un diagnostic et que je dois proposer un traitement, c’est la loi, après que vous ayez ou pas les moyens de l’appliquer ce n’est pas mon problème, j’ai fait mon job. »
Didier aurait bien aimé pouvoir lui dire que dans sa cigarette, il n’y avait pas de tabac, juste des feuilles de sauge, mais il n’en a pas eu le temps, les 7 minutes réglementaires pour la consultation arrivaient à leur terme.
Estimez-vous heureux…

Didier ne peut pas être heureux, Didier à l’âge de se souvenir de ce à quoi ressemblait le monde avant la Grande Catastrophe.
Non, il n’y a aucune raison véritable d’être heureux. Mais en l’état actuel des choses il mesure chaque jour sa chance de pouvoir avoir accès à la satisfaction de ses besoins primaires. Il a un logement mis à sa disposition à bas prix par le Consortium Social Urbain, il a le droit de compléter ses allocations vitales en travaillant quelques heures par semaine et en étant rétribué, ce qui n’est pas le cas des niveaux inférieurs qui doivent prester pour la collectivité sans que leurs heures ne soient payées.

Ses enfants iront à l’école jusqu’à 15 ans avant de se voir assignés une fonction sociétale et si l’un d’entre eux arrive à se faire remarquer par ses maîtres, il n’est pas exclu qu’il puisse obtenir le droit de prolonger sa scolarité, voire même d’aller à l’université. Il arrive que des enfants de la classe C soient à ce point brillants qu’ils accèdent à la classe B, c’est rare, mais les médias diffusés par le Siège Central s’en font parfois l’écho pour la plus grande fierté des parents C et à la grande frustration des enfants qui, en perdant leur statut C, perdent également l’accès illimité aux écrans qui diffusent vingt-quatre heures sur vingt-quatre, les émissions autorisées par le Siège Central. Les enfants identifiés B ont un temps de connexion aux écrans extrêmement réduit et il leur est imposé de passer de longues heures en bibliothèques.
Il se dit même que les enfants de la classe A n’ont pas l’autorisation de regarder les médias mainstream et qu’ils en existent d’autres spécialement créés pour eux, mais ça, personne à part les A ne peut le savoir parce qu’il est impossible d’intégrer le niveau A si on n’y est pas né.
Estimez-vous heureux…

La prescription inutile dans sa main, Didier pense à sa fille, à ce qu’il va dire à sa femme, et sent les larmes lui monter aux yeux.
Une voix, venue du système audio intégré au banc le rappelle à l’ordre, il est assis depuis quatre minutes trente, dans trente secondes les pointes acérées risquent bien de lui trouer les fesses.
Il est temps de se lever, de bouger, de toute façon il doit aller prendre son poste chez Madame Pick, il ne s’agirait pas qu’il soit pénalisé pour une arrivée tardive, la journée a déjà assez mal commencé.
Il y a une demi-heure de marche entre le dispensaire et la villa de celle qui l’emploie. Pour la première fois depuis longtemps, il ne se sent pas le courage de s’y rendre à pied. Une station de partage mobile n’est pas loin, il vérifie sur son portable ce qui lui reste comme crédit transport et pousse un soupir de dépit. S’il veut garder un peu de points pour véhiculer sa famille lors de son congé annuel, il va devoir faire contre mauvaise fortune bon cœur, marcher et espérer qu’il n’y ait pas de problème à la frontière du quartier A qui lui fasse encore perdre du temps.
Les incidents entre quartiers sont devenus rares, pour ne pas dire inexistants, les derniers fauteurs de trouble ont été punis de manière exemplaire et leur descendance a été condamnée au badge S jusqu’à la dixième génération, cela a ôté aux derniers inconscients l’envie de se rebeller.
Le passage est fluide aujourd’hui, le contrôle des badges se fait rapidement et il n’y a pas, ce jour, de préposé aux fouilles aléatoires.

Quand il arrive chez Madame Pick, Didier est accueilli par les effusions baveuses d’Eddie et pendant quelques secondes la joie de revoir son turbulent compagnon lui fait oublier le passage par le dispensaire.
Quelques secondes seulement, jusqu’à ce que Madame Pick lui demande d’aller chercher à la cave, dans le grand congélateur, de quoi donner à manger à Eddie.
En un éclair Didier pense à sa fille, à la prescription du médecin, il sait qu’il n’a pas le droit de s’adresser à Madame Pick, ni de lui faire une demande quelconque, que cela pourrait lui coûter cher, être assimilé à une attitude de contestation, mais il tente le tout pour le tout, c’est pour sa fille et pour cela il est prêt à tout, même à une pénalité pour conduite non conforme aux bons usages.

Alors il respire un grand coup et très vite, en avalant la moitié des mots, il raconte à Madame Pick la maladie de sa fille, la visite au dispensaire de ce matin, la prescription inutile du médecin et il lui demande de l’aider, il lui demande l’autorisation de repartir chez lui avec de la viande, il lui dit qu’il travaillera gratuitement, le temps qu’il faudra, pour la payer, il lui dit que c’est important, que la vie de sa fille en dépend, il lui dit tout ça, très vite. A bout de souffle, de mots, il s’arrête enfin et regarde son interlocutrice.

Madame Pick semble s’être statufiée, elle regarde Didier comme si elle le voyait pour la première fois. Le temps s’étale, l’air dans la pièce semble s’être alourdit. Instinctivement Eddie s’est rapproché de Didier, semblant faire barrage entre lui et cette femme d’où émane soudain une sourde violence.

Elle rompt le silence et si sa voix avait une couleur ce serait celle de l’acier. Sans doute, dit-elle, que le chagrin égare Didier, que son amour pour sa fille l’aveugle, trouble son jugement, elle veut bien oublier cet incident, parce qu’elle est charitable et que la situation de cette petite fille l’émeut, parce que depuis trois ans Didier a été irréprochable et qu’Eddie lui est attaché, pour cette fois elle ne dira rien de tout cela dans son rapport mensuel au Siège Central et, ce faisant, elle insiste sur le fait qu’elle est elle-même quasi hors la loi de ne pas le dénoncer, que, depuis la COP 25, la viande est rationnée et réservée à la classe A, qu’une telle demande prouve bien l’inconséquence propre à son niveau C, qu’elle lui rappelle que si ses parents et grands-parents n’avaient pas vécu de manière aussi irresponsable, tentant d’échapper à leur modeste condition en surconsommant à qui mieux mieux on n’en serait pas là, que, sans doute, c’est bien eux les responsables de la Grande Catastrophe. Elle considère donc que cette conversation n’a pas eu lieu, mais elle tient à lui dire que cette demande invraisemblable vient de mettre à mal la confiance qu’elle lui portait et qu’elle ne sait pas si cela est réparable, ce qui est clair en tout cas c’est qu’elle sera extrêmement attentive à son attitude à l’avenir, qu’au moindre faux pas elle le signalera et qu’il sait quelles conséquences une rétrogradation peuvent avoir pour lui et sa famille.

« Bien, n’en parlons plus, et allez chercher de quoi nourrir Eddie, ensuite vous partirez avec lui et me le ramènerez plus tôt que les autres jours, il a rendez-vous avec son entraineur dans 3 heures. Une chose encore avant de vous laisser aller : je connais au gramme près la quantité de viande qu’il y a chez moi, ce n’est même pas la peine de penser à en voler ne serait-ce que quelques bouchées… »

Madame Pick a tourné les talons et la porte qui sépare les communs de l’habitation principale a sourdement claqué.

Eddie s’est blotti contre Didier et celui-ci lui fait une caresse dans le cou, ne pas pleurer, ne pas craquer, ne pas crier. Inspirer profondément, reprendre contenance, se rendre dans la cave, en ramener de la viande, constater que c’est du bœuf de Kobé, se demander de qui on se moque, faire manger Eddie et puis partir avec lui se promener. Ne pas oublier la balle avec laquelle il aime jouer. Inspirer. Expirer. Ne pas craquer.

Marcher et courir avec Eddie fait du bien à Didier, c’est presque calme qu’il le redépose chez Madame Pick. C’est avec assurance qu’il lui dit à demain avant de tourner les talons.

Madame Pick, elle, ne dit rien, elle emmène Eddie, son entraineur l’attend dans le jardin, à côté de la piscine.

Didier a repassé la frontière et comme chaque jour depuis trois ans il s’est senti agressé par le bruit et la foule que l’on retrouve dès qu’on sort de la zone A.
Il n’a pas envie de rentrer chez lui aujourd’hui, il n’a pas envie de voir se fissurer l’apparente sérénité de sa femme Cécile, quand il lui annoncera le diagnostic du médecin, il n’a pas envie de devoir dire à Alain qu’il faudra reporter sa fête d’anniversaire parce que la facture d’eau a explosé le budget serré du ménage, il n’a pas envie de se retrouver démuni face à Stéphanie, si pâle, plus pâle et plus faible de jour en jour, il n’a pas envie de dire à Jacques qu’il vaut mieux qu’il dorme tous les soirs à la maison plutôt que chez sa petite amie parce que le comité de veille urbaine les surveille de près et que son absence prolongée du domicile familial pourrait faire en sorte qu’on leur demande de déménager vers un logement plus petit et de céder le leur à une autre famille. Il n’a pas envie.

Il n’a pas envie non plus de perdre son emploi chez Madame Pick, et ce n’est pas qu’une question d’argent. Etonnamment ce boulot lui procure des moments de bonheur, la relation qui s’est installée depuis trois ans entre lui et Eddie est source d’immenses satisfactions, leur promenade quotidienne, leurs jeux, l’affection qu’ils éprouvent l’un pour l’autre, tout cela participe à son équilibre.

Hier Cécile lui a dit qu’elle allait s’inscrire sur la liste d’attente pour l’obtention de travail rémunéré. Avant la Grande Catastrophe, elle avait fait des études de lettres, elle se dit que, peut-être, elle pourrait devenir lectrice ou donner des leçons particulières aux enfants identifiés B ou A.

Elle n’en peut plus de tout compter au centime près, de refuser le moindre plaisir aux enfants, de devoir justifier chaque dépense auprès de la conseillère du Ministère de l’allocation vitale.

Didier passe son badge devant l’œilleton électronique d’un banc et s’assied.
Il repense aux S.
Où sont passés les S ?
Cela fait quelques semaines qu’il n’a plus croisé d’humains en déshérence, hagards, perdus. Où sont-ils passés ?
Peut-être que le Siège Central a décidé de les « éliminer », peut-être…
Didier chasse l’idée, c’est trop énorme, il y en avait beaucoup, cela se saurait.

Et puis son urgence à lui, elle n’est pas là, son urgence c’est Stéphanie, trouver de la viande pour Stéphanie.

Didier se remet en route, il ne dira rien aujourd’hui à Cécile, s’il en avait les moyens, il lui offrirait des fleurs. A défaut, il lui laissera encore un jour de répit.
C’est une Cécile fatiguée et anxieuse qui l’accueille, la carte d’alimentation a été refusée chez l’épicier et il n’a pas pu lui dire pourquoi. Il semblerait que certaines données ont été changées pendant la nuit, une pénurie mondiale de blé pourrait expliquer cela. Et puis il y a eu la visite d’une conseillère « corpore sano » ce matin, celle-ci est venue à l’improviste, elle a ouvert les armoires, elle est restée évasive, mais Cécile pense qu’elle cherchait des produits interdits par leur convention, des cigarettes ou de l’alcool. Elle a ensuite examiné les chambres des enfants, contrôlé l’ordre et la propreté. Elle est partie en disant qu’elle leur enverrait une copie de son rapport. Didier la rassure, nous n’avons rien à nous reprocher.

Alain a besoin d’aide pour un exposé, l’école leur a demandé d’écrire une histoire dont le héros serait un chien. Alain n’a jamais approché de chien, les animaux domestiques sont interdits dans cette partie de la ville. Didier va l’aider, il a conservé de vieilles encyclopédies, ils vont écrire cette histoire ensemble, le héros s’appellera Invictus et ce sera un dogue allemand.
Avant de se coucher Alain, tout plein encore de cette histoire inventée, demande à son père si cela se mange de la viande de chien ?
"Non, répond Didier, chez nous on ne mange pas les chiens."

Le lendemain, l’accueil de Madame Pick contraste particulièrement avec celui d’Eddie, toujours aussi chaleureux.
« J’ai longuement réfléchi cette nuit Didier, je ne pense pas que nous pourrons continuer à vous employer. Je n’ai pas envie de vérifier mon stock de viande tous les jours, ni de contrôler si vous donnez bien l’entièreté de ses repas à Eddie et dans ces conditions, il vaut mieux que j’avertisse le Siège Central que je n’ai plus besoin de vos services. Je vous rassure, je ne dirai rien de votre demande, mais croyez-moi c’est mieux ainsi, à l’avenir je m’occuperai moi-même d’Eddie, il me semble d’ailleurs qu’il est temps qu’il renoue contact avec moi, votre relation devenait trop exclusive. Vous terminerez la semaine, cela vous laisse deux jours pour faire vos adieux. »

Didier et Eddie sont partis, Didier a mis son vieil imper, un vêtement informe, trop large, mais dans lequel il se sent bien.

Ils se dirigent vers le bout du parc, là où peu de gens se rendent et où la nature semble avoir repris ses droits. Après deux heures de jeu et de courses, ils se reposent tous les deux au pied du grand érable. Didier a sorti un couteau de son imper et tout en taillant un bout de bois il raconte l’histoire de Stéphanie à Eddie. Il n’aurait pu rêver auditeur plus attentif. Eddie, la tête légèrement penchée vers Didier, est toute ouïe.

A la fin de l’histoire Didier enlace Eddie et lui murmure à l’oreille que le perdre est une déchirure, que jamais il n’aurait imaginé qu’on puisse aimer un dogue allemand.
Le couteau s’est enfoncé sans peine dans la gorge et Eddie a juste gémit.
Didier n’a prélevé que la quantité de viande nécessaire à Stéphanie.
Trois kilos.

Martine Cornil, 11/12/2045