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Maison d’accueil, abri de nuit… Un travail de liens (29/04/2011)



On entre dans le bureau de Bernard, assistant social depuis 18 ans au Triangle…. « Et 35 ans dans le secteur », ajoute-t-il, non sans fierté. L’histoire de la maison, mais aussi le contexte du travail social à Charleroi, on peut dire qu’il connaît : « je reste souvent admiratif devant les ressources –solutions amicales, temporaires, précaires - dont disposent les gens qui fréquentent les maisons d’accueil ou les abris de nuit », témoigne-t-il. On pensait ne pas le déranger trop longtemps, mais de fil en aiguille, les mots s’emballent, les souvenirs se déballent. Et nous, on en profite pour s’imprégner de l’ambiance du lieu, épatée par l’engagement de tous ces travailleurs sociaux acharnés, créatifs… et même pas lassés par leur métier. Projecteurs sur le travail d’assistant social, entre une maison d’accueil et un abri de nuit.



Le Triangle était d’abord une maison d’accueil. D’où vient cette idée de créer une maison d’accueil et un abri de nuit sous le même toit ?


« Dans les années nonante, quand seule la maison d’accueil pour familles existait, nous étions face à une double difficulté : d’une part, la législation « centre d’accueil », comme nous appelions les maisons d’accueil à l’époque, basée sur un public d’isolés, exigeait un taux de fréquentation de 70 % minimum. Or, dès qu’une famille nombreuse nous quittait, nous chutions en dessous du taux d’occupation exigé ; d’autre part, les personnes hébergées n’avaient pas suffisamment d’argent pour payer leur quote-part. L’intervention du CPAS, également basée sur un statut d’isolé (le RIS destiné à une famille n’était que légèrement supérieur à celui d’une personne isolée), restait insuffisante pour répondre aux frais d’hébergement de la maison.
En tant que maison d’accueil pour familles, nous étions donc pénalisés par rapport à des maisons maternelles (ONE) par exemple, qui avaient leur propre subsidiation. On accueillait pourtant des mêmes enfants, à la différence près que nous ouvrions la porte à tout le reste de la famille. Notre but : leur permettre de ne pas se disloquer à la perte d’un logement et à l’entrée en maison d’accueil
».

Vous étiez, en quelques sortes, dans l’interstice de cette législation…

« Au-delà de ce souci de ‘coller’ davantage à la législation de l’époque (qui a changé en 2004) - nous voulions créer un sas d’entrée et de sortie pour répondre aux besoins du public accueilli. Les gens qui téléphonaient dans l’urgence et qui ne pouvaient être accueilli immédiatement, ne nous recontactaient plus. Or il arrivait souvent qu’une autre famille nous quitte quelques jours ou quelques semaines plus tard. Quand l’idée d’ouvrir un troisième abri de nuit a été lancée (1), nous avons pris la balle au bond et, grâce à un coup de pouce financier du relais social, nous avons ouvert, au 1er juillet 2001, un abri de nuit pour familles, femmes et enfants ».

Le dispositif vous permet-il réellement d’atteindre votre objectif de départ ?

« Depuis l’abri de nuit, l’urgence n’existe plus en maison d’accueil et est repris par l’abri de nuit (2). Selon moi, la plus-value réside dans cette complémentarité entre les deux structures : pouvoir passer d’une urgence extrême, en abri de nuit, à une urgence de trouver un logement, de résoudre certains problèmes, en maison d’accueil ».

Et les ‘lits à projets’ (lire à ce sujet les cahiers du Labiso n° 105-106...) , en quoi consistent-ils ? Est-ce une manière de sortir des cases trop strictes d’un hébergement d’urgence en abri de nuit et d’un hébergement sur base d’un projet à long terme en maison d’accueil ? ...

« L’appellation ‘lit à projet’ est la formalisation d’une pratique qui se fait ici, de manière très spontanée et qui permet, en effet, d’assouplir certaines règles. Par exemple, quand une personne est sur le point de mettre en place son projet en maison d’accueil, on peut lui accorder 15 jours supplémentaires, le temps qu’elle entre dans son logement. Cela peut s’appeler un ‘lit à projet’, peu importe. Mais on ne peut pas le faire trop régulièrement et sans cesse diminuer le seuil d’accessibilité des structures. Et parfois, pousser les gens dans leurs derniers retranchements, les mettre devant l’échéance de la période d’accueil, leur permet de trouver une solution ».

Dans cette logique, l’abri de nuit est une sorte de plaque tournante ?

« C’est un « dispatching » dans lequel les gens ne s’installent pas. Je défends l’idée qu’un abri de nuit ne doit pas être trop confortable d’un point de vue logistique : il doit être très accueillant, très à l’écoute, mais notre rôle consiste aussi à rappeler que nous sommes un lieu de passage, de dépannage : les bagages ne peuvent être laissés pour la journée ; la nuit suivante n’est jamais assurée. C’est important qu’il y ait un accord entre tous les abris de nuit d’une même région pour éviter les disparités sur cet ‘inconfort relatif’.

Sauf que… Certains s’installent malgré tout !

« C’est vrai, un couple est resté 6 ans. Actuellement, une personne âgée accompagnée de son fils fréquente l’abri de nuit depuis début novembre. Nous sommes leur seul point d’ancrage social. Mais impossible d’entrer en communication avec eux, ils fuient toute discussion, ne vivent pas tout à fait dans la réalité. Ceci dit, ils ne dérangent personne : ils sont autonomes financièrement et ont leur mode de fonctionnement. Et ils ne veulent pas entrer en maison d’accueil parce qu’ils se sentiraient dépossédés de leur argent (3). C’est la perte de leur logement qui a fait apparaître cette situation préoccupante et insoupçonnée qui existait déjà depuis 10 ans… ».

Comment délimiter les rôles de chaque structure tout en conservant du lien, du sens entre les deux dispositifs ?

« Le personnel de la maison d’accueil a changé son horaire depuis 7 ou 8 ans pour être là, en support à l’abri de nuit, au moment de l’accueil en soirée, mais aussi en matinée (Lire plus à ce sujet sur notre site...). C’est un premier lien au quotidien, les équipes sont susceptibles de se compléter l’une l’autre, au besoin. Personnellement, j’ai également changé mes horaires pour me mettre en lien et en coordination entre le travail de jour et de nuit : dès 8h30, je me mets en coordination avec les éducatrices de nuit pour faire le passage vers la journée. Ensuite, je reçois les personnes de l’abri de nuit pour les écouter, les informer, éventuellement pour trouver une solution autre que l’extrême urgence ».

Difficulté de jongler entre deux structures, deux équipes, deux fonctionnements de travail différents ?

« Que ce soit quelqu’un qui vient demander un place en abri de nuit ou en maison d’accueil, c’est le même boulot d’orientation, de pistes d’informations,… Avec cet avantage que nous connaissons le fonctionnement en abri de nuit ET en maison d’accueil. On peut orienter parce qu’on connaît bien le secteur : je ne vais jamais appeler une maison d’accueil pour hommes pour loger une famille. On tente de mettre les gens en lien avec ce qui existe : centre de guidance, centre de santé mentale, vers un médiateur de dettes, AMO, SAJ,… Parfois, des gens mettent leurs enfants en danger, on doit alors faire jouer la loi, ce qui n’est pas agréable…

Nous sommes aussi en contact avec le relais social, l’Agence Immobilière Sociale, Relogeas asbl, le groupe de partenariat-logement de Charleroi, … On se connaît, on s’appelle par nos prénoms : moi, je suis par exemple ‘Bernard du Triangle’!
».

Selon vous, une maison d’accueil ne peut vivre repliée sur elle-même...

« Nous devons rencontrer les gens autrement que par téléphone, créer des liens, … Au début de mon travail au Triangle, une de mes premières tâches a été d’effectuer le tour des maisons d’accueil carolorégiennes, des CPAS,… Le principe reste inchangé : il ne faut pas rester derrière un bureau pour trouver d’autres solutions à notre difficulté essentielle aujourd’hui, à savoir le logement ».

Pour construire un réseau qui s’élargit sans cesse et permettre de trouver de nouvelles solutions, soit dans l’urgence, soit sur le plus long terme ?

« C’est la nécessité de créer des filières : rue, abri de nuit, maison d’accueil, logement de transit, logement social, logement privé,… Non pas dans l’idée que tout le monde suive la même filière - possibilité de passer des étapes en fonction des moyens de la personne, de son autonomie, de ses compétences, etc.- mais pour tenter de stabiliser les gens. Ceux qui fréquentaient nos structures il y a 18 ans et ceux d’aujourd’hui, ce ne sont plus les mêmes. Avant, ils avaient un problème, maintenant, c’est une accumulation ! D’où la nécessité de développer des partenariats d’accompagnement : suivi par l’un, puis par l’autre, etc. Ce serait bien de pouvoir suivre ces gens de manière transversale, indépendamment de la question de l’institution à laquelle ils sont liés ».

Face à la crise du logement, d’autant plus forte quand il s’agit de familles nombreuses, quelles sont vos ressources principales, vos alliés ? Existe-t-il des plans B ?...

« Face au manque, voire à l’inexistence, de grand logement pour des familles nombreuses avec peu ou pas de revenu, beaucoup d’entre elles sont divisées en petits logements. Au départ de l’atelier ‘logement’ (4) et en collaboration avec Solidarités Nouvelles, nous avons porté le problème au niveau politique, nous l’avons rendu public : manifestation, lettre aux édiles communaux, au roi et à la reine, … Nous avons été reçus par la société wallonne du logement, par le cabinet du ministre du logement en Wallonie, par le bourgmestre de Charleroi, deux reportages ont été réalisés par Télé-Sambre. Les gens sont plus attentifs quand on vient avec du vécu, certaines personnes ont d’ailleurs trouvé des solutions de logement par ce biais-là. La rencontre avec d’autres permet d’obtenir de nouvelles informations, de s’ouvrir l’esprit. Mais chercher un logement reste une véritable galère ! ».

Pour entrer en maison d’accueil, il faut aussi montrer ‘patte blanche’, en quelques sortes : respecter davantage de règles, ne pas avoir de problèmes d’assuétude, pouvoir « se tenir » toute la journée…

« Résultat, en abri de nuit, on retrouve essentiellement les habitués qui reviennent systématiquement à la rue, même après avoir bénéficié d’un logement. Il faudrait donc réfléchir prioritairement à des accompagnements pour ces personnes à grande précarité. Mais aussi pour les personnes qui sortent des maisons d’accueil ; pour ces gens qui vivent en communauté et qui, du jour au lendemain, se retrouvent seuls. Nous disposions d’un logement d’insertion qu’on vient d’abandonner : nous avons dû tout jeter, y compris les matelas. Certaines personnes ont besoin d’un accompagnement très important – pendant 10 ans – d’autres peuvent se débrouiller avec un accompagnement très ‘soft’ ».

Plus spécifiquement, quel rôle pourrait être joué par le relais social dans ce souci d’accompagnement ?

« Le relais social, c’est la formation, l’information des travailleurs, faire davantage de liens entre nous grâce aux réunions de coordination. C'est aussi une grande force pour pouvoir faire remonter des informations jusqu’aux pouvoirs publics, qu’ils soient communaux, régionaux ou fédéraux. Mais ce serait bien de créer aussi une sorte de ‘coordination pluraliste, locale et opérationnelle’ – alors que le relais social est une coordination plus institutionnelle - pour éviter les doubles emplois, que les personnes ne jouent au ‘clientélisme’ et ne voyagent d’une ville à l’autre, d’un travailleur social à l’autre. Parfois, pour une même famille, il y a tant de travailleurs sociaux ! Une telle coordination existe pourtant dans le secteur de l’aide à la jeunesse pour l’accompagnement de l’enfant entre AMO, école, etc. Il faudrait le même dispositif pour l’aide sociale. Avant, c’était le rôle des CPAS, mais vu l’explosion de la précarité, … Ils ont toujours la mission de guidance sociale, mais dans la tête des gens, ils sont réduits à un ‘bancontact’, ce qui biaise la relation… ».

Quels sont vos souhaits, vos perspectives pour les années à venir ?

« D’une part, au sein de notre groupe partenariat-logement (5), nous avons entamé toute une réflexion sur l’accompagnement et la problématique de l’individualisation des droits : comment la penser et l’organiser autrement ? Comment garder ses droits tout en vivant en communauté ?... Le statut d’isolé détruit les solidarités, crée des ruptures familiales de manière artificielle, mais aussi réelle : pour question d’ingénierie administrative, des couples ne vivent pas sous le même toit, d’autres font exprès de se faire condamner pour payer une pension alimentaire et conserver leur statut de ‘chef de famille’, etc. D’autre part, concernant l’abri de nuit, nous souhaiterions un subventionnement clair et cohérent, selon l’évolution et les caractéristiques de l’institution et de son personnel. Selon moi, deux travailleurs en période de nuit constitue une norme minimale, non seulement pour assurer la sécurité des travailleurs et des accueillis, mais aussi pour éviter d’être absorbé par des points d’intendance (respect du processus d’entrée, règles de la maison, hygiène,...). ».

Comment ne pas éprouver une certaine lassitude par rapport à son travail dans un tel contexte de crise ?

« La solution est de se mettre perpétuellement en projet. Face à la lassitude des gens de ne pas trouver de logement et face à ma propre impuissance, nous avons créé le projet ‘logement’ : mettre les gens en groupe et réfléchir ensemble à des solutions ; créer, réfléchir, innover et faire bouger les politiciens pour avoir des subsides et construire de nouveaux projets. On est plus forts ensemble que seuls… Et le travail est à la fois plus amusant et plus motivant ».

Stéphanie Devlésaver, pour le CBCS asbl

(1) Il existait deux abris de nuit à l’époque : l’un du CPAS, l’autre de la ville.
(2) Cette tendance se note aussi depuis le nouveau décret de 2004 qui insiste sur la nécessité d’avoir un projet d’accueil individualisé : « comme nous étions parmi les seuls à ne pas faire d’entretiens d’accueil, tous les gens démotivés ou sans projet terminaient au Triangle. C’est la raison pour laquelle nous avons mis en place un système de pré-accueil ». Ce nouveau mode de fonctionnement répond aussi à une volonté de « tolérance zéro » dans la maison, suite à une série de situations avec violence.
(3) Pour rappel, contrairement à la gratuité de l’abri de nuit, en maison d’accueil, les personnes hébergées doivent payer en proportion de leur revenu : « 40 % pour le toit, 66 % pour le toit et le couvert », précise Bernard, pour le Triangle. Le but : se mettre dans les meilleures conditions possibles pour pouvoir entrer dans son propre logement. « Plus les personnes deviennent anticipatives et arrivent à épargner pour payer leur premier loyer, plus elles seront mieux installées », poursuit-il. « Le coût en maison d’accueil peut être parfois légèrement supérieur au loyer d’un logement social. Mais ici, tous les produits d’intendance tels que produits de nettoyage, papier WC, sacs poubelles,… sont fournis, ainsi que l’eau, les colis alimentaires, le téléphone, les frais postaux, etc. ».
(4) L’atelier ‘logement’ est ouvert tous les mardis du mois, à tous ceux qui veulent (nouveaux, anciens,…), même pour prendre simplement un café.
(5) Groupe de réflexion composé de l’aide locative – solidarités nouvelles - AIS -Relogeas- APL – association pour la promotion du logement - différents logements d’insertion de transit - services du CPAS de Charleroi et de Châtelet, etc… « On regrette que les sociétés de logements sociaux ne viennent pas », souligne Bernard.

Cet interview vient compléter notre dossier intitulé « Centres d’accueil : hébergement, accompagnement, réseau… » (BIS n°163). Lire aussi : La Maison Rue Verte : croiser les regards pour travailler ensemble (05/04/2011)


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