par Jacqueline Maun, Directrice du service Abaka, centre de crise et d'accompagnement non-mandaté pour adolescent(e)s de 12 à 18 ans.
Dans la déclaration de politique communautaire de juillet 2004, nous pouvions lire : « Au niveau des valeurs, le décret (de l’Aide à la jeunesse de 1991) met l’intérêt du jeune au cœur du dispositif. Il en fait un sujet et non plus un objet de droit et fait place à sa parole dans toutes les décisions qui le concernent. Pour promouvoir cette valeur, il conçoit un dispositif qui se veut aussi respectueux que possible de la réalité du jeune. Il accorde la priorité à l’aide dans le milieu de vie du jeune en misant sur les compétences du jeune et de sa famille. Il déjudiciarise la protection du jeune et accorde une place importante à l’aide consentie, tout en accordant le monopole de la contrainte au pouvoir judiciaire lorsque celle-ci s’avère nécessaire. Il veille à l’adéquation entre les besoins spécifiques du jeune et l’offre de services qui lui est faite, en intégrant ses besoins psychologiques et socio-éducatifs. Il accorde beaucoup d’importance à la protection des enfants abandonnés et maltraités. Il organise les relations du secteur de l’Aide à la Jeunesse avec les autres secteurs en accordant la priorité à la prévention dite « générale » et en misant sur le caractère complémentaire et supplétif de ce secteur par rapport aux autres. »
Les Carrefours de l’Aide à la Jeunesse, initiés en 2004 et 2005 par la ministre chargée de cette matière, Catherine Fonck, « ont montré qu’en 15 ans le décret du 4 mars 1991 n’a pas vieilli. Ses valeurs et son modèle d’intervention font aujourd’hui largement consensus parmi les professionnels, comme parmi les scientifiques. » (in Précocité, adéquation et cohérence : l’aide à la jeunesse de demain, 2006)
Il est bien normal que les modes d’intervention du décret soient constamment remis sur le métier afin de toujours mieux répondre à l’évolution de l’environnement sociétal dans lequel ils s’inscrivent. Ce qui l’est par contre beaucoup moins, c’est impulser des pratiques qui pervertiraient les valeurs mêmes du décret et le fait de faire du mandat la panacée de tous les services en est un exemple.
C'est en lisant le dernier (04/07/2008) compte-rendu du groupe de travail « Crise et urgence » sur le site www.carrefoursaj.be que l'idée d'écrire sur le non-mandat m'est apparue impérative.
Dans ce compte-rendu en effet il est stipulé que « tout le monde s'accorde pour dire que ce type de placement (de crise) ne peut être accessible que via le mandat d'une autorité de placement » (soit le Juge de la Jeunesse, le Service de Protection de la Jeunesse ou le Service d’Aide à la Jeunesse).
Je voudrais d'abord rappeler que l'Inter-Fédération (regroupant les fédérations représentatives des associations du secteur) n’était pas à cette réunion et que seuls quatre services étaient présents à titre individuel, soit à peine 1% de la totalité des services privés. Ce qui relativise grandement l’affirmation « Tout le monde s’accorde … »
Pourtant, en 2002 suite à un appel à projets du CAAJ et à la demande de la Ministre de l'Aide à la Jeunesse, sur base des besoins de terrain, il avait été déterminé qu'il était nécessaire de créer un centre de crise non-mandaté, afin notamment d'éviter l'intervention d'une autorité de placement. Il était spécifié dans le texte que « l'accompagnement se fera sur mandat du jeune et non d'une autorité publique ».
Depuis le 1er mars 2004, ABAKA est agréé par la Communauté française « en tant que service qui met en oeuvre un projet pédagogique particulier, pour la prise en charge de jeunes en crise nécessitant un accompagnement non-mandaté ».
Durant ces quatre années écoulées, nous avons accueilli plus de 500 jeunes et il nous semble important à présent de témoigner de notre travail de « crise ».
Dans le projet pédagogique, notre objectif est de permettre un apaisement, lors de crises familiales ou autres ruptures et permettre au jeune et à sa famille de prendre un peu de distance, au travers d’un éloignement court. La deuxième étape consistera à accompagner le jeune dans sa recherche de solutions.
Le mandat n'a pas de sens, dans la mesure où les jeunes et les familles qui arrivent chez Abaka lors d'une crise sont complètement désemparés et ne savent pas quoi faire. Le sens d'un hébergement est justement un éloignement afin de permettre une réflexion, un travail personnel du jeune et de la famille, séparément ou ensembles selon les cas.
C'est ce travail de réflexion et d'échanges qui va apaiser la crise et permettre une ouverture, une éclaircie qui fera peut-être apparaître une possibilité de solution.
Ce n'est pas Abaka qui proposera une solution, c'est le jeune et sa famille qui trouveront eux-mêmes ce qui leur conviendra à chacun.
Ce travail est en complète opposition avec le mandat.
Dans le « petit robert », la définition en est : acte par lequel une personne (le mandant) donne à une autre (le mandataire) le pouvoir de faire quelque chose pour elle et en son nom.
Dans tous les cas le mandat demande que le mandataire rende compte au mandant.
Chez Abaka, c'est le jeune qui nous mandate et c'est à lui que nous rendons compte.
Nous recevons beaucoup de demandes de jeunes ayant déjà un lourd parcours institutionnel : venant d'autres projets pédagogiques particulier mandatés (PPP), des centres d'accueil d'urgence (CAU), des services d'accueil et d'aide éducative (SAAE), des centres d'accueil spécialisés (CAS), des centres d'observation et d'orientation (COO), des institutions publiques de protection de la jeunesse (IPPJ) et même parfois d'Everberg, mais aussi de la psychiatrie ou de services SRJ (ex-IMP).
Quelle que soit la situation du jeune, nous l'écoutons et travaillons avec ce qu’il nous amène, au moment où il a décidé de nous rencontrer. Nous acceptons qu’un(e) adolescent(e) puisse procéder par « essais et erreurs » et construire son chemin, même si celui-ci est traversé par des routes parallèles.
En 2007, 33,8 % des situations rencontrées sont amenées par le jeune lui-même.
Ces bénéficiaires peuvent avoir été orientés par une « autorité » (magistrat, institution, personnes ressource…) mais le service n’est pas tenu de lui rendre des comptes. C’est une collaboration volontaire de part et d’autre qui en général se fait via des contacts oraux.
En 2008, durant les six premiers mois, 35 % des jeunes hébergés ont été envoyé par une autre institution ou un service psycho-social, 18 % ont été envoyé par le SAJ et 11% par le SPJ ou le juge. Comme en 2007, 33% sont venus en direct.
Marc 3e séjour : après avoir été en CAU, un service (SAIE) est mandaté pour suivre Marc et son père dans leur milieu de vie. C’est suite à un renvoi de l’école que le papa de Marc interpelle la police en disant qu’il ne peut plus héberger son fils. Marc (17 ans) souhaite construire un projet d’autonomie. Il est entendu dans sa demande et une recherche de service SRJ (anciennement IMP) est entamée par le délégué. Il fera d’abord un séjour en COO.
4e séjour : renvoyé du COO, il est à la rue et revient chez Abaka. Nous acceptons de l’héberger après avoir eu plusieurs entretiens avec Marc, ainsi qu’une confirmation qu’il pourra intégrer le SRJ (Centre d'hébergement pour jeunes handicapés) deux semaines plus tard.
Marc va s’y intégrer et construire un projet sur le long terme. Il continue à passer chez Abaka et nous tient au courant de son évolution.
Suite à son premier passage chez Abaka, un dossier a été ouvert au SAJ, ensuite, plusieurs institutions mandatées ont pris le relai. Abaka est resté présent tout au long de cette évolution et à chaque crise, Marc reprenait contact.
Le non-mandat nous permet de suivre le jeune dans le temps, de le reprendre en hébergement si celui-ci fait sens pour le jeune et de l’accompagner dans l’évolution de sa demande.
Xavier vient pour un premier entretien chez Abaka en décembre 2006. Il est en décrochage scolaire et en crise avec sa maman. Sa demande était de l’aider à retrouver une formation, il souhaitait faire la maçonnerie. Nous faisons en parallèle des entretiens avec la mère et le père de Xavier (divorcés). La vraie demande de Xavier est d’aller vivre avec son père (hébergé à l’armée du salut) et travailler afin d’aider ce dernier à « payer le loyer ». Le 1er mars, il commence à travailler. Les disputes avec sa maman ne s’apaisent pas pour autant et Xavier se rapproche de son père. Suite à une dispute, il sera hébergé deux nuits chez Abaka en mai 2007. La situation évolue de crise en crise, Xavier revient début octobre et nous l’hébergeons. Il travaille toujours et évite sa mère. Celle-ci ne le supporte plus et demande un placement pour lui. Xavier n’a pas encore 17 ans et demande une mise en autonomie (sans son père). Sa mère refuse. Après deux semaines chez Abaka, il partira en CAU. Nous constatons que Xavier fume des joints et boit. Il perd son patron et est renvoyé du CAU. Placé dans un autre service, il s’en ira pour finalement être placé en psychiatrie d’où il s’en ira également. Fin novembre, il reviendra chez Abaka pour un 4e séjour. Son dossier est passé au tribunal suite à une bagarre avec violence dans un commissariat. Il se retrouve à nouveau à la rue.
Il demande de l’aide pour retrouver un travail, il a besoin de gagner de l’argent pour construire son projet d’autonomie. Après dix jours d’hébergement, il est placé en institution avec le projet de retrouver un patron et la mise en autonomie.
Nous suivons toujours Xavier et continuons d’être à ses côtés s’il le demande. Le non-mandat nous permet ici encore de suivre le jeune, même lorsqu’il est sous mandat judiciaire. Nous avons collaboré avec toutes les personnes autour de Xavier : les parents, le délégué, l’école, le patron, les autres institutions et enfin le juge de la jeunesse.
Notre travail consiste à être là, au moment où le jeune est en difficultés et tenter de le renvoyer à sa responsabilité dans les actes posés, mais aussi à ce qu’il va pouvoir construire ensuite.
Lorsque le jeune n’en a plus besoin, l’intervention du service s’arrête. Et elle reprend dès que le jeune refait une demande.
Nous faisons le constat que cette façon de travailler permet au jeune de prendre la part de responsabilité qui lui incombe dans sa situation, certains ayant besoin de revenir plusieurs fois, d’autres non.
Le temps de chacun est respecté.
Le non-mandat nous aide à responsabiliser le jeune, à ne pas le contraindre à une mesure qu’il ne souhaite pas et qui renforcera la position de « victime » du jeune : « c’est pas de ma faute », « mon juge m'a obligé »...
Afin d'aider au mieux les jeunes à être responsables, il faut aussi respecter le temps dont ils ont besoin pour se construire et construire leur projet de vie. Ce temps est variable et peut aller jusqu'à 25/30 ans. Pour tous les jeunes qui ont la chance d'avoir une famille, mais pour le jeune placé ou en rupture, il faut qu'à 18 ans il soit « autonome », avec toutes les contradictions que ce terme comporte.
Notre travail chez Abaka va être de tenter de faire en sorte que le jeune s’approprie quelque chose de sa situation ici et maintenant et de travailler avec lui ce qui a provoqué la crise, mais aussi l’aider à prendre une position qui lui convienne en tenant compte de son milieu de vie : ses parents, l’école, les institutions, les ressources….
Marie 16 ans et demie, est arrivée chez Abaka le 18 juillet 2007. Elle y fera 5 séjours entre le 18/7 et le 5/9. La maman de Marie est schizophrène et a déjà effectué plusieurs séjours en psychiatrie. Le papa est en dépression chronique. La demande de Marie est « je veux que mes parents soient soignés ». Elle est suivie par un service de santé mentale ainsi que ses parents. Marie ira déposer 8 plaintes auprès des services de police, suite à des faits de violence de sa maman. Les voisins aussi déposeront plainte. Nous la mettons en contact avec un avocat jeunesse qui finalement prendra la situation en main. Le juge de paix décide de mettre sa maman en observation et le papa sera lui aussi hospitalisé. Il aura fallut trois mois et la ténacité de Marie avant que des décisions soient prises.
En septembre, Marie est placée en internat scolaire et passe les week-end chez sa tante. Ensuite, elle est placée en institution de semi-autonomie.
Cette situation d’une jeune fille mineure demandant de l’aide pour ses parents nous a beaucoup interpellés. Comme service non-mandaté, nous nous demandions comment soutenir et accompagner Marie au mieux dans ses demandes. Les personnes contactées avaient toutes tendance à lui dire que « ce n’était pas son problème », que ses parents étaient adultes et qu’elle n’avait pas à s’en mêler. Or Marie demandait l’inverse : que ses parents reçoivent de l'aide et elle voulait être partie prenante. Nous l’avons aidée à rencontrer un avocat et l’avons accompagnée dans les démarches qu’elle effectuait. Ce n’est que lorsque ses parents ont été pris en charge par le corps médical que Marie a pu poursuivre sereinement son chemin : retourner à l’école et penser à son autonomie.
Le non-mandat nous permet de nous mettre au côté du jeune, même si les autres intervenants ont parfois un avis différent. Nous avons travaillé en collaboration avec tous les intervenants qui le souhaitaient dans cette situation. Certains par ailleurs ont refusé la collaboration et nous l’avons regretté.
Dans la réalité, chez Abaka, tous les contacts se font avec le jeune. Nous n’avons aucun problème de collaboration avec le réseau du jeune, dès lors que celui-ci est présent à tous les entretiens qui le concernent.
Dans certaines situations, c’est le jeune qui nous demande de porter sa parole et dans ce cas, nous préparons avec lui ce qu’il souhaite transmettre. Parfois le jeune s'adresse par écrit à ses parents ou son juge.
Beaucoup de jeunes que nous rencontrons sont « conditionnés » et savent parfaitement comment utiliser le grand marché de l’aide offert et quelle demande énoncer. Le non-mandat nous permet de faire émerger une parole, une prise de position qui est propre au jeune et que nous reconnaissons. Ce qui ne veut pas dire que nous sommes toujours d’accord avec leurs demandes et leurs discours. Notre travail consistera aussi à les informer de ce qui est possible, dans le respect de leurs droits et devoirs mais aussi en tenant compte de leurs familles, des personnes ressources et du contexte social.
Conclusion
Le non-mandat est indispensable :
- pour une écoute et une présence maximale, confidentielle et sans rapport à d'autres;
- afin de responsabiliser le jeune;
- afin que chaque jeune puisse réfléchir à SA solution et être soutenu;
- il nous permet de travailler sur le long terme, en acceptant les séjours multiples et les suivis dans le temps; nous pouvons respecter le temps de chaque sujet.
De plus, lorsque c'est le jeune qui « mandate » notre service, nous collaborons avec le réseau de ce dernier – toujours en respectant sa demande - : la famille et les personnes ressources, les services mandatés ou non, le juge, le parquet, la police ainsi qu'avec tous les autres secteurs : santé, santé mentale, psychiatrie, écoles, maisons de jeunes, etc... Autant le mandat nous parait nécessaire lorsqu'il s'agit de jeunes de moins de 12 ans, autant, pour les grands ados en crise ou en rupture, il nous semble essentiel de travailler la demande du jeune, tout comme n'importe quel service d'aide pour adulte. Le travail de la crise ne peut se faire qu'avec le sujet et au cas par cas. C'est un travail tout en nuances et qui peut s'étaler dans le temps. Il se fera en hébergement ou en ambulatoire. C'est cette flexibilité dans le non-mandat qui nous permet d'accompagner le jeune au mieux.
Dès lors nous pensons que pour travailler la crise il faudrait créer d'autres services non-mandatés.
Le manque auquel nous sommes confrontés actuellement est certainement le passage de ces jeunes en crise vers l'âge adulte et l'autonomie. Les jeunes de 18 ans sont aussi en demande d'aide et d'accompagnement.
Ben a eu 18 ans début juillet. Il a décidé de quitter le centre psychiatrique ou il est hébergé depuis plus d'un an et est retourné chez sa maman. Celle-ci l'a mis à la porte après trois jours. Il est repassé chez Abaka. A la rue et seul, il est hébergé par le CASU. Nous continuons à le recevoir.......
… à suivre