CBCS - Conseil Bruxellois de Coordination Sociopolitique
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Que veut dire (re)politiser le travail social ?

Aborder la question de la (re)politisation du travail social c’est partir du principe que le travail social actuel ne serait pas politique, pas suffisamment politique ou « pas bien » politique. C’est se dire que les travailleurs sociaux, les bénéficiaires et la société en général auraient quelques avantages à retirer du fait qu’il le soit plus et que par cette adjonction il trouve une efficacité renouvelée. Article paru dans le Bruxelles Informations sociales n°177.

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Dès le départ il s’agit donc de prendre une position idéologique qui place en opposition, en alternative, le travail social aujourd’hui majoritaire et une autre façon, plus « politique » ou « politisée » de le considérer et d’en dégager son utilité.

Une fois de plus, refaire l’histoire

Cette mise en miroir, entre un travail social politique et un autre technique ou faussement apolitique, implique de revenir une fois encore sur l’histoire et les fondements de l’action sociale.

L’histoire « officielle » est connue [1] : elle trace une généalogie qui part de l’exigence morale de charité et des pratiques de philanthropie propres au monde catholique, passe par les préoccupations et les institutions initiées par les catholiques sociaux qui cherchent à améliorer le sort moral et matériel des classes laborieuses, par le développement des préoccupations hygiéniques. Puis, au tournant du XXème siècle, elle se poursuit par l’intervention des piliers basés sur leurs intérêts idéologiques pour se terminer par le développement des luttes de groupes militants et leurs transformations récentes en pratiques professionnelles encadrées par l’Etat [2]. Dans cette histoire, le travail social est un outil important de la constitution de l’Etat « social [3] » qui inscrit au sein même de son fonctionnement une gestion attentive de sa population et un accompagnement renforcé des marges, notamment en fournissant des garanties quant à la sécurité d’existence. Le travail social s’impose en fait comme un auxiliaire de gouvernement.

Mais, en parallèle à l’enchaînement de ces étapes, il est possible de dessiner une autre route jalonnées d’expériences originales et convoquant d’autres imaginaires. On pense par exemple aux initiatives des caisses d’entraide ouvrières, aux pratiques d’enseignement mutuel [4] ou, plus tard, au "community organizing" [5].

En vérité, dès ses premières formalisations, le travail social - qui ne se nomme pas encore comme tel - montre sa diversité. Ce terme recouvre une pluralité de postures, de compétences, de spécialités qui ont des implications différentes quant aux relations avec les citoyens et l’Etat. Les traditions majoritaires de « service social », d’éducation spécialisée ou d’animation socio-culturelle, avec les figures tutélaires de l’intervention que sont l’assistante sociale, l’éducateur et, plus tard, l’animateur ne permettent pas de décrire l’ensemble des pratiques réelles qui s’expriment sur le terrain.

Parler d’une dimension « politique » du travail social, c’est non seulement se permettre de rouvrir d’autres pistes pour explorer l’histoire de sa constitution, mais aussi rappeler avec Karsz [6] que le travail social porte en lui-même un ensemble de tensions et de contradictions qui renvoient à des finalités et des soubassements idéologiques différents et parfois divergents. Schématiquement, la différenciation entre un travail social d’assistance, de contrôle et un travail social militant, ou, chez Karsz, entre la charité, la prise en charge et la prise en compte permet d’identifier des portées politiques tranchées liées à l’hétérogénéité des visions des problèmes sociaux, des pratiques, des publics et des visées sociales.

La question de ce qui rentre ou ne rentre pas dans l’histoire du travail social impose d’en décliner une autre, celle qui porte sur les significations que l’on attribue au terme « politique » quand on l’utilise pour qualifier ce métier.

On commencera par affirmer que le travail social a depuis sa naissance toujours été pris, de la philanthropie au néolibéralisme sécuritaire, dans un filet d’injonctions et d’influences politiques. Mais le travail social est aussi politique par plusieurs aspects inhérents à son contenu même.

Du plus large au plus précis, on pourrait le signifier de la façon suivante. Tout travail social est en lui-même politique, en ce sens qu’il s’agit bien évidemment d’une pratique qui travaille les rapports sociaux et la société, les fait advenir sous une certaine forme, permet de les façonner. Le travail social est politique parce qu’il s’agit, au nom de certaines valeurs, de poser des actes qui veulent influer sur la vie des gens et in fine sur le fonctionnement de la société. Le sens de politique renvoie ici à la notion antique de polis, c’est-à-dire à la communauté de citoyens qui ont à organiser la vie commune dans la cité et à assurer sa bonne administration.

Une seconde signification, plus restreinte, tient au fait que le travail social s’exerce prioritairement aux marges de la société, avec les populations estampillées comme problématiques que ce soit en raison de leurs défaillances, de leurs manques, de leur marginalisation ou des problèmes et des aléas qu’elles rencontrent. La mission de se consacrer aux populations qui échappent, d’une façon ou d’une autre, à la normalité des vies colore le travail social massivement. Cette fonction - que l’on peut elle aussi qualifier de politique - de rétablissement ou de normalisation - fait du travail social un acteur de premier plan de la volonté de régulation et de renforcement de l’ordre établi.

C’est à ce rôle central que se réfèrent les coordinateurs du numéro d’Esprit consacré, au début des années septante, aux raisons de l’existence du travail social quand ils proposent cette définition généraliste : « Par “travail social”, nous entendons d’abord toute action organisée qui vise à réduire une inadaptation quelconque ou qui est (explicitement ou implicitement) préventive de l’inadaptation d’un individu ou d’un groupe [7] ». Et d’enfoncer le clou : « Si vraiment le rôle du travailleur social est de fabriquer de la société, en fabriquer avec des techniques spécialisées, c’est reproduire le processus de la production industrielle qui a exclu et maltraité ceux qu’il s’agit d’assister, c’est refaire la société même que l’on condamne parce qu’on en constate concrètement les dégâts, et la refaire par de pires moyens que ceux des salutistes et des dames d’œuvre [8] ».

A nos yeux aussi, la dimension politique du travail social tient principalement à son implication plus ou moins marquée en faveur du respect des normes édictées par la société et à sa manière spécifique de polariser les types d’emprises sur la marginalité. En rendant opérante la tension entre des pratiques de contrôle qui cherchent à encadrer, minorer ou éliminer les « déviances » et d’autres qui tendent à considérer les « problèmes sociaux » pas uniquement comme des déficits mais comme des « modes d’existence » particuliers liés à des positions sociales et néanmoins porteuses de possibilités, le travail social se manifeste comme un acteur politique primordial dans le processus de production de la société.

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Oser être politique

Reconnaître cette tension est le premier pas vers une une vision politique du travail social. Reconnaître que nous sommes tous situés sur ce continuum et que cette position a des effets pratiques est le second. La volonté de repolitiser le travail social passe évidemment par ces étapes mais elle signifie plus. Elle implique, implicitement au moins, de chercher à se rapprocher du pôle de la reconnaissance et de l’émancipation des personnes avec qui nous sommes amenés à travailler.

Quand on parle d’un travail social à repolitiser, il me semble dès lors que cela renvoie à trois éléments que l’on aurait avantage à nommer :

-  premièrement, le fait de se tourner vers des modèles d’intervention mais aussi un modèle d’intervenants qui trouvent leurs racines dans les expériences militantes des années septante caractérisées par les valeurs d’émancipation, de soutien au pouvoir d’agir, de respect des minorités et d’égalité. En rupture avec une vision du travail social qui entend aider les classes ouvrières et l’enfance malheureuse dans leur chemin vers plus de moralité, ces expériences abordent l’intervention sociale d’abord comme une question politique [9] mais partagent aussi un regard critique sur leur propre action. Cette capacité critique est essentielle pour garantir la prise en compte de façon continue de l’ambiguïté de la relation d’aide et la reconnaissance de la volonté des personnes soutenues.

-  deuxièmement, il s’agit dans le même temps de clarifier les relations que l’institution du travail social entretient avec les pouvoirs publics. Respecter les choix et les modes de vie chers aux publics, s’en faire les défenseurs et les porte-voix nécessite de dégager des zones de liberté et des marges de manoeuvre en dehors des visions et des planifications étatiques prises dans le puissant courant idéologique de la réorganisation neolibérale des rapports sociaux. Aménager l’actuelle relation d’allégeance [10] qui fait du travail une activité de sous-traitance de l’action publique est un axe crucial dans le développement d’un travail social politisé.

-  enfin, sans hésitations, il s’agit d’affirmer les valeurs - émancipation, égalité, justice sociale,…- sur lesquelles nous voulons bâtir notre engagement, mais surtout y connecter clairement et fermement nos capacités d’action et d’innovation en définissant des programmes précis.

Politiser le travail social, peser sur la société

Quels effets minimaux pourraient alors avoir cette (re)politisation du travail social sur son devenir et son rôle dans la société ?

Un premier effet porte sur notre façon de lire la situation sociale. S’inscrire dans des objectifs d’émancipation, d’égalité et de justice sociale amène à penser la mécanique des rapports sociaux, non pas sous l’angle de ce qui est acceptable ou non, de ce qui est normal ou pas, mais sous celui de la différence de positions et donc de la divergence d’intérêts entre les citoyens qui composent la société. La question de savoir qui impose quels comportements à qui, dans quels buts et avec quels bénéfices devient une question centrale, également pour juger de l’opportunité des actions à mener. Se marque ainsi une distance significative avec l’appréhension technicienne de l’intervention sociale et les référentiels qui la guide sur le mode de l’ingénierie sociale et de la régulation.

Un deuxième effet est la réaffirmation que notre action vise bien à transformer le social, non à la marge, mais avec une ambition de transformation de ses structures et de sa dynamique de production d’inégalités. Ce qui implique, troisième effet, de travailler prioritairement sur les « questions vives » et structurelles, comme l’augmentation effarante des inégalités économiques, la question de la reconnaissance des identités et les nouvelles façons de structurer un « contrat social » ou la question écologique dans laquelle toutes les questions sociales s’inscrivent aujourd’hui, et ce de façon à produire des différences d’envergure.

Acteur politique majeur mais actuellement imperceptible, le travail social assumerait ainsi clairement un rôle de transformation et de producteur d’un modèle alternatif de société.

Comment faire ?

Se pose un dernier problème, le plus épineux, celui des conditions pratiques de réalisation de cette politisation.

Le coeur du processus est peut-être moins dans la production de nouveaux projets que dans la modification du travail de relation dont se prévaut le travail social. Passer de la prise en charge à la prise en compte ou du « travail sur » au « travail pour et/ou avec » implique de reconsidérer profondément nos modes d’adresse aux publics.

La notion de « diplomatie », telle qu’employée par Isabelle Stengers, Bruno Latour ou Baptiste Morizot, rend assez bien compte de ce qui est en jeu : instaurer un rapport aux autres qui ne soit pas conquérant mais qui se construise sur les exigences d’une co-habitation entre des modes d’existence multiples, différents mais tous composants d’un monde commun. Un monde « où les énergies sont vouées à comprendre finement les mœurs de l’autre pour composer des rapports viables, mais fragiles, des compositions de puissance toujours à renégocier [11] ».
Une expérience comme celle du Housing first [12] témoigne de l’opportunité de ce mode d’approche. Non pas imposer a priori des sommations institutionnelles (ne plus boire ou consommer, répondre aux demandes administratives, etc) mais produire les conditions pratiques, matérielles, relationnelles d’une situation habitable quelles que soient les façons jugées inhabituelles d’habiter. Cette expérience montre la voie à suivre vers une autre façon de travailler : ne pas écraser, ne pas normaliser mais chercher des liens pour créer un territoire commun. Elle répond également à la volonté de co-construction et de non-hiérarchisation des savoirs en mettant en évidence le fait que personne ne sait mieux ce qui lui convient que la personne ou le groupe concerné.

Ce premier point met également en lumière le caractère collectif de l’action à mener. Un travail social politique ne peut aujourd’hui prendre la forme, au sens strict du terme, d’un travail individuel. « L’acteur politique » adéquat à l’ambition de repolitiser le social doit être un acteur collectif, hybride, qui soit capable de rassembler sur un principe de non-hiérarchie les parties prenantes aux situations complexes sur lesquelles nous voulons peser. L’Ecole de transformation sociale qui vient de débuter tout récemment en rassemblant autour d’une question construite en commun usagers, militants, professionnels, politiques et académiques dans le but d’y apporter des solutions concrètes est un exemple, nous l’espérons, prometteur de ce type de dispositifs à inventer.

Si politiser, c’est remettre du conflit dans les relations - entre professionnels et politiques, entre usagers et politiques, entre visions de société -, c’est aussi chercher la possibilité de dépasser celui-ci dans des réalisations communes. Dans ce sens, il est important de prendre en compte que la question centrale n’est pas l’affrontement des opinions et l’argumentation, mais la production de situations réelles qui puissent convenir à tous.

Ajoutons en guise de conclusion que la politisation du travail social n’est pas un but en soi mais un horizon, une dynamique à entretenir, une façon mobilisatrice de nous représenter à nous mêmes et de garder des débats ouverts sur ce qui nous meut, ce à quoi nous tenons, et à quelle société nous aspirons.

Jacques Moriau, CBCS asbl, octobre 2019