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Santé mentale : Un livre blanc et 3 priorités pour les généralistes

Un an après la sortie d’un Livre noir de la santé mentale en Région bruxelloise, la Commission santé mentale de la FAMGB [1] publie un Livre blanc. Le Docteur Devaux, Président de la Commission santé de la FAMGB et médecin à la Maison médicale Couleur Santé en parle au CBCS.

La première publication - le Livre noir - se voulait un "cri" lancé aux responsables politiques bruxellois et pointait les besoins des Médecins généralistes gestionnaires de la santé mentale en première ligne. Le Livre blanc, quant à lui, apporte des solutions et s’axe sur 3 recommandations prioritaires. Interview.

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D’où est née cette volonté de rédiger ces Livres noir et blanc ?

Dr Devaux  : « C’est assez récent. Une Commission santé de la FAMGB été mise sur les rails en 2016. Lors de nos rencontres entre médecins, nous dressions le constat d’une explosion de la souffrance psychique chez nos patients. Il nous fallait témoigner de la détresse d’une partie de la population bruxelloise et des difficultés qui sont les nôtres face aux manques de moyens à Bruxelles. Nous avions aussi l’impression de ne pas être considérés comme des acteurs à part entière au sein de la santé mentale. Or des tas de personnes - psychotiques, etc. - qui viennent chez nous en consultation ne sont reçues nulle part ailleurs. Nous avons réalisé une enquête auprès de nos 1400 médecins généralistes membres : à peu près la moitié de nos consultations sont en lien avec des problématiques de santé mentale.  »

Malgré la réforme des soins de santé mentale adultes [2] et le développement d’équipes mobiles en Région bruxelloise, le Livre blanc pointe le peu de résultats concrets sur le terrain. Comment cela s’explique-t-il ?

« Nous sommes témoins d’une précarisation croissante de nos patients. Et les causes structurelles en sont nombreuses : la question de l’accès au logement, l’endettement, les difficultés d’accès à l’emploi, l’isolement des nombreuses mères seules avec des enfants, … La situation ne s’améliore franchement pas. Dans ces conditions, espérer une amélioration de la santé mentale à Bruxelles est un vœu pieux. Dans le Livre blanc, on explique que « sans bien-être social, il ne peut pas y avoir de bien-être mental ».

Et puis, il y a un manque de prises en charge en santé mentale pour cause de saturation des structures appropriées. Une récente carte blanche d’un chercheur de l’UCL publiée dans le journal Le Soir témoignait du fait que les effets de la réforme ne se manifestent pas encore [3]. C’est ce que nous constations aussi. D’où, nos trois priorités qui sont là pour donner un coup d’accélérateur. C’est par celles-là qu’il faut commencer, ces aspects nous paraissent vraiment urgents ! »

Le Livre blanc dépeint des situations complexes vécues avec un dénouement heureux, ce qui n’est pas fréquent. Que montrent ces situations ?

« Lors de "focus groups" entre généralistes, nous nous sommes interrogés sur certaines prise en charge ayant évolué favorablement. Les raisons de ces évolutions positives sont simples. C’est souvent le fait de pouvoir faire appel rapidement à une structure d’appui comme par exemple le Centre de Prévention du suicide, ou le RML-B pour son travail en réseau. C’est également le cas lors des collaborations multidisciplinaires avec des Services de santé mentale, par exemple, parce qu’on connait les personnes qui y travaillent. En réalité, le tissu associatif ambulatoire bruxellois fonctionne bien. Mais il faut le financer en fonction des besoins qui explosent et mettre en avant le travail fourni. »

Dans vos recommandations centrales, figure la création d’un helpdesk accessible à tous les professionnels de première ligne, 24h sur 24. Pourquoi ?

« Au terme « helpdesk », on a finalement préféré utiliser le mot Cellule d’appui régionale accessible par téléphone. En effet, il est impossible pour un médecin généraliste de prendre en charge toutes les pathologies psychiatriques, tout comme de connaitre l’ensemble des réseaux ambulatoires et de s’y retrouver. »

Quel serait le service "idéal" ? Vers quoi faudrait-il tendre, selon vous ?

« Il faudrait que ce soit plus qu’une simple ligne téléphonique. Idéalement, au sein de cette Cellule d’appui, on devrait retrouver des professionnels de la santé mentale ayant une expérience clinique qui pourraient évaluer la situation et nous apporter leur soutien face à des cas cliniques complexes et orienter les patients au mieux. »

Votre deuxième recommandation est de renforcer les concertations autour du patient. Mais comment faire quand on manque de temps ?

« Organiser des concertations cliniques locales avec le patient et y convier tous les acteurs et parties prenantes de son réseau - l’administrateur de bien, le psychiatre, un infirmier, la famille,... - fonctionne assez bien. Je travaille déjà de la sorte à la Maison médicale Couleur Santé. Mais nous pouvons effectivement nous le permettre uniquement parce que nous travaillons au forfait et pas à l’acte. Pour coordonner ces concertations, nous devrions pouvoir nous appuyer sur des "case manager", même si c’est un vilain mot qui vient du monde de l’entreprise. Il s’agirait de personnes référentes pour coordonner tout ce qui est travail de réseau intersectoriel avec les médecins généralistes. Des personnes qui se chargeraient de trouver un lieu, fixer des agendas communs, ...La participation des médecins généralistes à ces concertations devraient être rétribuées via un code INAMI spécifique. »

Enfin, pour améliorer la collaboration entre la première ligne et les hôpitaux, vous souhaitez voir apparaître une fonction neuve : celle d’« infirmier de liaison hospitalier ». Vous pouvez nous en dire plus ?

« Faire hospitaliser un patient en urgence est devenu extrêmement compliqué. Il faut respecter la procédure Nixon. Et puis, la Région bruxelloise manque de lits en psychiatrie. Finalement, des patients se retrouvent hospitalisés n’importe où, dans des lieux fort éloignés de leur réseau. Lors de la fin de l’hospitalisation les suivis sont souvent mal organisés. Or, de tels patients sont des personnes en rupture de liens sociaux. Un « infirmer de liaison » serait amené à être en contact avec le réseau de ce patient, préparer sa sortie et organiser son suivi. »

L’essentiel n’est-il pas également d’éviter les récidives ?

« C’est justement en ce sens que l’on souhaite renforcer le travail au niveau local, c’est là qu’on a les meilleurs résultats. C’est l’ambulatoire, la première ligne, qui permet de stabiliser au mieux les patients et de leur assurer la meilleure insertion possible dans la société. Notre but, au travers de ce Livre blanc était aussi de lancer le débat sans exclure de voix et de défendre ce qui doit être amélioré. On met aussi des espoirs dans le Plan Santé bruxellois, plan auquel on a beaucoup collaboré qui répond bien à nos attentes puisqu’il insiste sur cette importance de la première ligne. Maintenant, on espère que les moyens vont réellement être investis dans la santé et les déterminants de la santé. »

C.Vanden Bossche, CBCS (juin 2019)

Pour commander un exemplaire papier du Livre blanc, adresser un courriel à secretariat@famgb.be

A ce sujet également dans la Journal du Médecin : Santé mentale à Bruxelles : Voici le Livre Blanc